Les Fantômes Reviennent
L'enterrement de Lucas Urbain-Thirion eut lieu le mardi 28 janvier, à onze heures, en l'église Saint-Pierre de Bastogne. Il y avait eu, le lundi, un problème de dégagement d'accès au cimetière — la tempête avait recouvert trois des allées principales, et il fallut, la veille au soir, que les employés communaux passent la fraiseuse pour ouvrir le chemin vers le caveau familial. Ashley Urbain n'assista pas aux repérages. Elle resta à la maison. Elle s'occupa, ce jour-là, d'éteindre les téléphones, de faire renvoyer les fleurs qui arrivaient par paquets — Isabelle n'avait pas la force de choisir, Ashley demandait qu'on les oriente directement à l'église.
Le mardi, la ville était grise. Il y avait eu une accalmie — quarante-huit heures où la neige n'avait pas tombé. La neige déjà en place était salie par le passage des voitures, par les particules de bois de chauffage qui retombaient des cheminées, par la poussière du monde. Les trottoirs étaient dégagés, le sel craquait sous les pieds. La lumière, à onze heures, avait cette qualité liquide qu'ont les matinées de janvier quand le ciel se charge sans se décider à libérer ce qu'il contient.
Ils entrèrent dans l'église à onze heures moins cinq. Ashley était en tête, à côté d'Henri. Elle portait un long manteau noir que Latifa lui avait prêté — elle n'avait pas de manteau de deuil, elle n'avait pas, à vingt-six ans, eu l'occasion de s'en payer un. Elle portait des bottes noires à lacets. Les cheveux attachés. Pas de rouge à lèvres. Pas de bijoux, sauf la petite chaîne d'argent que Claire lui avait léguée à sa mort — qu'elle n'avait pas mise depuis dix ans, qu'elle avait exhumée pour l'occasion, qui pendait à son cou comme un souvenir qui n'avait pas eu le temps de devenir un objet.
Henri portait son costume de gendarmerie, celui des grandes cérémonies. Il avait maigri en quarante-huit heures. Le col du costume lui flottait. Il avait, sous le pommeau de la rotule, un léger tremblement qui ne cédait pas.
Isabelle portait un tailleur noir sobre, un manteau long gris foncé, son chignon bas. Elle tenait Camille par le bras. Camille portait un manteau noir qu'Ashley ne lui avait jamais vu, emprunté à une amie peut-être, étroit aux épaules. Elle avait les yeux rouges. Elle n'avait pas beaucoup dormi.
L'église était pleine. Dans les rangs de devant, la famille. Dans les rangs suivants, les enfants du collège — Arnaud en premier lieu, effondré, les deux mains sur le visage, que sa mère soutenait —, les professeurs, les amis des parents, la ville. Tout le monde était là. On l'aimait, Lucas. Les gens de Bastogne avaient un enfant en moins. Il y avait des silences qu'on ne fait qu'ici, dans ces villages de trente mille âmes où la mort d'un gamin signifie aussi la mort d'une certaine idée qu'on avait de l'hiver.
Le prêtre qui officia — un jeune remplaçant du père Caubert, venu de Libramont — prononça les paroles justes. Il parla de Lucas. Il parla des cartes qu'il dessinait, parce qu'on le lui avait dit. Il dit qu'il n'avait pas connu le défunt, qu'il ne l'avait jamais rencontré, qu'il essaierait de le connaître à travers les paroles de ceux qui l'avaient aimé. Il lut une lettre que Camille avait écrite la veille et qu'elle n'avait pas eu la force de lire elle-même — une lettre courte, tendre, qui se terminait par la phrase : Tu étais notre seul véritable frère. Tu étais mieux que nous, et nous le savions, et nous te le disions mal. Ashley ne pleura pas. Elle regarda la lettre qu'on lisait pour Camille. Elle regarda le cercueil blanc posé devant l'autel. Elle regarda, à côté, une photographie en cadre doré où Lucas riait, tenait son chien de voisinage — un labrador qu'il aimait et qui n'était même pas de la famille — et qu'on avait choisie parce qu'elle avait ses yeux. Elle les regarda. Elle ne pleura pas.
Elle ne pleurait pas parce que les larmes, en elle, étaient encore au fond d'un barrage qu'elle ne savait pas ouvrir. Les Sanchez, derrière, la regardaient. Latifa tenait une main à son cou pour se retenir, elle. Kadir avait les yeux plus lourds qu'il ne l'aurait voulu. Nora, à côté de sa mère, laissa couler une larme dont personne ne la jugea. Ashley ne pleurait pas. C'était sa forme à elle d'honorer le petit frère. Si elle s'effondrait, plus personne ne tiendrait les côtés. Elle ne s'effondrait pas. Elle s'était mise à part, dans un coin d'elle-même, et elle tenait.
À la fin de l'office, on porta le cercueil jusqu'au cimetière à pied. Tout le cortège suivit — les voitures suivaient derrière lentement, les phares allumés. Ashley marcha à côté d'Henri. Au cimetière, le caveau Urbain était ouvert. On y descendit Lucas. On jeta des pelletées de terre. Des roses blanches. Puis on referma. Ashley se tenait à trois pas du caveau. Elle regarda la dernière pelletée. Elle fit ensuite quelque chose qu'elle ne s'était pas préparée à faire : elle sortit, de sa poche intérieure, le dessin que Lucas avait glissé sous sa porte le matin du 9 janvier — la carte du quartier, avec la petite maison dessinée au numéro 8, le soleil, et pour que tu trouves si tu te perds. Elle posa le dessin sur la dalle. Elle mit dessus une petite pierre, prise dans le muret du cimetière, pour que le vent ne l'emporte pas tout de suite.
Elle se releva. Elle serra la main de cinquante personnes dont elle avait oublié le prénom. Elle accepta des étreintes auxquelles elle ne rendit pas la politesse. Elle entendit les mots qu'on dit à ces occasions, qui n'ont pas de poids mais qui en ont quand on les met tous bout à bout. Elle rentra avec Henri et Isabelle en tête, Camille derrière, à pied, jusqu'à la rue des Grands-Sarts.
Elle n'entra pas dans la maison. Elle salua. Elle dit qu'elle avait besoin d'air. Henri, en passant la porte, se retourna. Il ouvrit la bouche. Il ne dit rien. Il entra.
Ashley resta sur le perron. Elle attendit là, dix minutes, dans le froid. Elle savait que Sarah Moreau allait venir. Moreau le lui avait dit au téléphone la veille au soir, d'une voix calme : On a rendez-vous le 28 à quinze heures à Neufchâteau avec le docteur Vankerkhoven. Je passerai vous chercher à la maison à quatorze heures trente. Mettez quelque chose de chaud. Il fait moins dix.
La Volvo bleu foncé arriva à quatorze heures vingt-huit. Moreau était seule, pas de Delhaye aujourd'hui. Ashley descendit du perron. Moreau ne sortit pas de la voiture. Ashley s'installa à la place du passager. Moreau la regarda trois secondes, ne dit rien, démarra.
La route de Neufchâteau par la N85 était dégagée. Moreau conduisait à quatre-vingts à l'heure, une vitesse qu'elle tenait sans regarder son compteur. Elle ne mit pas la radio. Elle ne parla pas pendant trente kilomètres. Ashley regarda, par la vitre, défiler les champs, les forêts, les petits villages dont les églises sortaient leurs clochers des brumes basses. Elle regarda deux corneilles traverser le champ de Sibret. Elle regarda le panneau qui indiquait qu'elle était à Neufchâteau dans six kilomètres. Elle ne pensait pas à grand-chose de précis.
Moreau, près de la sortie, dit :
Le docteur Vankerkhoven est une personne bien. Elle ne fait pas d'hypnose. Elle fait ce qu'on appelle un entretien cognitif. Elle vous pose des questions très précises, par sens. Elle vous demande ce que vous avez senti, entendu, vu — pas en racontant l'événement, mais en décrivant l'environnement. C'est un protocole qui marche, qui est utilisé par les policiers quand ils veulent interroger un témoin qui se souvient mal. Il ne faut pas lutter. Il faut juste répondre à ses questions. Ce qui remonte, remonte. Ce qui ne remonte pas, ne remonte pas. On verra à la fin. Vous êtes d'accord pour essayer ?
Oui.
Vous n'êtes obligée à rien. À chaque instant, si c'est trop difficile, vous arrêtez. Je serai dans la pièce d'à côté. On boit un café à la fin.
Oui.
Moreau mit son clignotant. Elles arrivèrent.
Le cabinet du docteur Vankerkhoven était au premier étage d'une ancienne maison bourgeoise, rue Franklin Roosevelt, à deux pas de la gare. La façade était grise, la porte d'entrée en bois peint en vert bouteille. La salle d'attente — un petit salon ancien avec trois fauteuils en cuir râpé, une plante en pot, un aquarium silencieux — n'avait pas de musique. Moreau, avec Ashley, s'assit un moment. Le docteur Vankerkhoven sortit de son bureau à quinze heures pile — une femme d'une soixantaine d'années, petite, grise, aux yeux très bleus, avec un pull en grosse laine écrue qui lui donnait un air de mémé hollandaise. Elle serra la main d'Ashley sans la broyer. Elle dit simplement :
Venez. On va parler. Nous avons tout l'après-midi.
Moreau resta dans la salle d'attente. Ashley entra.
Le bureau était sobre. Une table basse. Un fauteuil pour Ashley. Un autre pour le docteur. Pas de divan. Pas de canapé. Une lampe tamisée à pied. Une fenêtre sur cour. La pièce était tiède, chauffée par un radiateur qui ronflait doucement derrière un paravent. Le docteur Vankerkhoven parla calmement. Elle expliqua ce qu'elle allait faire — exactement comme Moreau l'avait dit. Elle rappela à Ashley qu'elle pouvait arrêter à tout moment. Elle demanda l'autorisation d'enregistrer. Ashley accepta. Elle posa un dictaphone sur la table. Elle mit le petit témoin rouge allumé.
Madame Urbain. Prenez votre temps. Je vais vous poser trois ou quatre questions dans la durée. Je ne vous demanderai pas de raconter. Je vous demanderai de décrire. Vous êtes prête ?
Oui.
Je vais d'abord vous amener, par la pensée, dans la cuisine du chalet de la Croix-Blanche. Vous y êtes allée plusieurs fois enfant. Je voudrais que vous pensiez à cette cuisine. Pas à un jour en particulier. À la cuisine, en général. Dites-moi ce qu'elle sent.
Ashley ferma les yeux. Elle pensa.
Bois brûlé. Cheminée.
Autre odeur.
Café. Il y a toujours eu du café en train de couler. Et… des oignons, parfois. Les oignons qu'on fait revenir.
Bien. Qu'entendez-vous dans cette cuisine ?
Un vieux poste de radio, bleu, qui diffuse France Inter. La porte qui bat un peu quand il y a du vent. Une pendule.
Parfait. Qu'est-ce que vous voyez sur les murs ?
Un vieux calendrier des pompiers. Une photo encadrée de papa en uniforme, un autre calendrier, plus ancien, des chasseurs. Des maniques accrochées.
Très bien. Vous avez très envie de sortir de la cuisine ou très envie d'y rester ?
D'y rester. Il y fait chaud.
Bien. Maintenant, Madame Urbain, je voudrais vous amener dans le couloir à côté de cette cuisine. Vous êtes petite. Vous êtes assise par terre dans le couloir. Il y a une porte entre vous et la cuisine, elle est entrouverte. Est-ce que vous voyez bien cet endroit ?
Ashley sentit, derrière les paupières, un petit déplacement. Elle dit :
Je suis derrière la porte. Oui.
Vous avez quel âge ?
Huit ans.
Il fait nuit ?
Oui.
Qu'est-ce que vous portez ?
Ashley hésita trois secondes. Elle vit.
Une chemise de nuit. Celle à petites fleurs. Des chaussettes rouges. Je n'ai pas de pantoufles, j'ai dû les perdre en montant.
Parfait. Qu'est-ce que vous entendez derrière la porte ?
Ashley pensa. Elle ne vit pas venir. Elle ne savait pas qu'elle se souvenait. Elle ne savait pas que cette mémoire-là vivait en elle depuis dix-huit ans, rangée derrière la porte comme elle-même, à huit ans, était rangée dans le couloir. Et voilà que la vieille mémé hollandaise aux yeux bleus la lui ouvrait, cette porte, avec un mot très doux. Elle dit :
Des voix. Une voix de femme, une voix d'homme. La voix d'homme est plus forte.
La voix d'homme, vous la reconnaissez ?
Non.
Elle dit quoi ?
Ashley retint son souffle. Elle dit, d'une voix un peu plus grave :
« Tu n'as pas le droit. » Trois fois. « Tu n'as pas le droit. »
Et la voix de femme ?
Elle dit quelque chose que je ne comprends pas bien. Elle dit son nom. Elle dit « Marc, non. »
Ashley, dans le fauteuil, ouvrit les yeux. Le docteur la regardait sans bouger. Elle lui fit signe de continuer. Elle referma les yeux.
Il y a un autre bruit ?
Oui. Un objet qu'on pose durement. Peut-être un verre.
Ensuite ?
Un cri. Maman crie. Elle ne crie pas longtemps. Une seconde. Deux.
Ashley prononça, pour la deuxième fois de son existence adulte, ce mot d'enfant qu'elle n'avait plus redit depuis qu'elle l'avait chuchoté, dix-huit ans plus tôt, dans le noir d'un couloir. Elle l'avait remurmuré, une première fois, dans sa chambre le soir du 9 janvier. Elle venait de le dire à voix normale, dans le bureau d'un docteur à Neufchâteau. Sa propre voix lui fit quelque chose. Une humidité remonta derrière son sternum. Elle la contint. Elle ne devait pas encore. Pas encore.
Ensuite ?
Le bruit d'une chaise qui tombe. La porte côté jardin qui s'ouvre. Un homme qui sort. Je le vois de dos. Grand. Maigre. Il a un manteau militaire. Il boite, je crois. Il part.
Bien. Vous êtes toujours derrière la porte. Qu'est-ce qui se passe ensuite, dans la cuisine ?
Ashley prit son temps. Elle respira. Elle vit.
Il y a quelqu'un dans la cuisine.
Qui ?
Une femme.
Qu'est-ce qu'elle fait ?
Ashley sentit sa bouche devenir sèche. Elle sentit le bout de ses doigts devenir froid. Elle vit, très nettement, dans l'obscurité de ses paupières fermées, la scène. Elle avait huit ans. Elle était à genoux, à même le sol du couloir, la tête posée contre l'encadrement. La porte battait doucement, entrouverte. Sa joue touchait le bois peint. Et, dans la cuisine, ce qu'elle voyait.
Sa mère par terre. La tête de sa mère, par terre, près du pied de la table. Les cheveux châtains autour du visage. Un filet noir qui sortait, au-dessus de l'oreille. Les yeux ouverts. La bouche entrouverte. La main gauche encore crispée sur la cuisse.
Et, à côté, debout, calme, une femme.
La femme avait à la main une tasse qu'elle était en train de ramasser sur le plan de travail où un coup l'avait fait glisser. Elle la remit à sa place. Elle en prit une autre. Elle la reposa. Les tasses, toutes les tasses de la cuisine, étaient disposées sur l'égouttoir, poignée à droite. La femme les remit toutes poignée à droite.
La femme avait, dans ce geste-là — dans ce rangement très patient des tasses alors que Claire, à trois mètres, venait de mourir —, quelque chose qui excéda Ashley, alors, à huit ans, et qui l'excédait, maintenant, à vingt-six. Quelque chose de pire que la mort, parce que c'était l'organisation de la mort. Quelque chose de plus terrible, parce que c'était le calme.
Quand la femme eut rangé les tasses, elle tourna la tête vers la porte du couloir. Elle vit l'enfant derrière. Elle s'avança. Elle s'accroupit. Elle tendit la main. Elle dit, d'une voix posée, d'une voix tranquille, avec même un petit sourire fatigué :
Viens, ma chérie. C'est fini.
Ashley, dans le bureau, ouvrit les yeux. Pour la première fois depuis le début de la séance, elle rompit le protocole. Elle regarda le docteur Vankerkhoven.
Elle dit, d'une voix très blanche :
Je ne peux pas vous dire qui c'est.
Le docteur hocha la tête. Elle dit :
Ce n'est pas grave. Vous n'avez pas besoin de me le dire maintenant. Vous avez besoin de savoir, vous, qui c'est. Vous le savez ?
Oui.
Bien. Nous nous arrêtons là.
Elle éteignit le dictaphone.
Ashley sortit du bureau à seize heures vingt-cinq. Elle avait passé une heure et vingt minutes avec le docteur Vankerkhoven. Elle ne se souvenait pas de la totalité des paroles qu'on s'était échangées. Elle se souvenait surtout de ce qu'elle avait vu. Elle avait la sensation d'avoir fait, en une heure et vingt minutes, plusieurs années de vieillissement.
Moreau l'attendait dans la salle d'attente. Elle se leva quand Ashley entra. Elle ne posa pas de question sur la séance. Elle lui tendit sa parka, l'aida à la remettre. Elle descendit l'escalier devant elle, lui tint la porte. Elles traversèrent la rue. Elles entrèrent dans le café d'en face. Moreau commanda un thé pour Ashley, un café pour elle. Elles s'assirent à la table près du radiateur. Moreau, qui avait appris en vingt ans de métier la patience, ne dit rien pendant cinq minutes.
Au bout des cinq minutes, Ashley parla.
Il y avait un homme. Il criait « tu n'as pas le droit » trois fois. C'était Marc Volckmann. Ma mère l'a appelé par son prénom. Elle lui a dit non. Il l'a frappée. Elle est tombée. Il est parti par la porte du jardin.
Moreau écouta sans rien écrire.
Derrière lui, dans la cuisine, il restait quelqu'un. Une femme.
Qui ?
Ashley ne répondit pas tout de suite. Elle remua son thé. Elle dit :
Une femme qui ne criait pas. Une femme qui n'appelait pas la gendarmerie. Une femme qui rangeait les tasses. Poignée à droite. Qui est venue me chercher dans le couloir en me tendant la main. Qui m'a dit « Viens, ma chérie, c'est fini. »
Moreau posa sa tasse. Elle se pencha sur la table.
Vous la reconnaissez ?
Oui.
Dites-le-moi.
Ashley leva les yeux. Elle dit :
C'est Isabelle Thirion, ma belle-mère. C'est la femme qui, depuis dix-huit ans, range les tasses de notre cuisine de la même manière. C'est la femme qui vit avec mon père. C'est la femme qui a élevé Camille. C'est la femme qui a pleuré hier sur le carrelage parce que Marc, qu'elle envoie depuis dix-huit ans faire ses courses, a tué Lucas par erreur.
Moreau hocha la tête. Elle ne dit rien. Elle écrivit, au dos de son ticket de café, un mot. Elle retourna le ticket. Elle le poussa vers Ashley. Sur le ticket, elle avait écrit : Je fais préparer l'interpellation. Pas un mot à personne.
Ashley prit le ticket. Elle le plia. Elle le mit dans sa poche.
Elles finirent leur boisson en silence. Elles remontèrent dans la Volvo. Moreau reprit la N85. La route du retour, comparée à celle de l'aller, parut plus longue, parce qu'Ashley ne regardait plus le paysage. Elle regardait en elle. Dans cet intérieur qu'elle n'avait jamais bien visité, une lumière avait été allumée ; il lui fallait, maintenant, que cette lumière lui devienne supportable.
Elle réfléchit à Isabelle.
Elle ne réfléchit pas à sa culpabilité — cela, c'était établi. Elle réfléchit à autre chose : à la nature de l'amour d'Isabelle. Elle se dit qu'il y avait, dans cette maison, depuis dix-huit ans, un amour réel, non feint, non calculé, qu'Isabelle avait pour Henri, pour Ashley elle-même, pour Camille, pour Lucas. Elle se dit que ce qu'avait fait Isabelle en 2006 n'excluait pas qu'elle ait aimé tendrement, patiemment, courageusement, les gens qu'elle avait volés, volés à Claire. C'était ce qu'avait de plus terrible, peut-être : qu'on pouvait aimer vraiment les fruits d'un mensonge. Qu'on pouvait prendre soin, avec un amour complet, de ceux à qui on avait fait du mal en les prenant. Qu'on pouvait, sur quarante ans d'une vie, tenir une maison entière en maternant avec tendresse ceux qu'on avait dépouillés.
Elle se dit, à la sortie de Libramont, qu'elle n'avait pas à aimer moins son enfance. Qu'elle avait été aimée, dans cette maison, par une femme qui avait tué sa mère et qui l'avait élevée, elle, comme la sienne. Ces deux choses étaient vraies. Les deux. En même temps. Il y avait des vérités qui ne cohabitaient pas dans une phrase mais qui cohabitaient dans une vie, et on avait toute une vie pour essayer de leur faire de la place.
Elle se dit que c'était ça, probablement, ne plus être un enfant.
Moreau la déposa à dix-huit heures quarante à la porte de la rue des Grands-Sarts. Elle ne sortit pas de la voiture. Elle garda le moteur allumé.
Je passe demain à onze heures avec Delhaye. On va avoir à la prendre en garde à vue. Vous n'êtes pas obligée d'être là. Je peux vous mettre à l'hôtel à Houffalize pour la nuit.
Je reste. Je rentre.
Vous êtes sûre ?
Je veux parler à mon père ce soir.
Moreau prit quatre secondes.
Ashley. Votre père a été, lui aussi, victime de tout cela. Ne faites pas d'erreur.
Je vais la faire, et je vais la faire proprement. Laissez-moi. Bonsoir, commissaire.
Elle descendit. Moreau attendit qu'elle entre. Ashley poussa la porte. Elle se retourna. Elle fit un petit signe à la voiture. La Volvo repartit.
La maison, quand elle rentra, avait une odeur qu'elle n'avait pas depuis l'enfance — l'odeur du rôti du dimanche qu'Isabelle préparait pour les jours d'après. Pas ce rôti de cérémonie, pas le pot-au-feu de Noël. Un rôti simple. Un rôti qu'Isabelle avait mis au four parce qu'il fallait bien nourrir la famille, parce qu'il y aurait du monde, parce que ce n'était pas le moment, dans cette maison, d'ajouter à la douleur le simple inconfort de ne pas manger à sa faim. Ashley la vit, par l'embrasure de la cuisine, à la table, face à Henri. Ils étaient assis tous les deux. Ils ne parlaient pas. Ils buvaient un thé. Isabelle avait les yeux rouges, les paupières lourdes. Elle regardait vers le jardin.
Ashley passa devant. Isabelle leva les yeux.
Tu veux manger, ma chérie ? J'ai fait un rôti. Il est trop tôt, peut-être.
Pas tout de suite.
Isabelle hocha la tête. Elle reprit sa tasse. Elle fit un signe timide vers la porte du salon.
Camille dort un peu. Elle est épuisée. Laisse-la.
D'accord.
Ashley regarda Henri. Elle dit, sans hausser la voix :
Papa, j'aimerais qu'on parle. Dans ton bureau.
Henri leva la tête. Il comprit, du seul regard d'Ashley, que ce n'était pas une conversation de couloir. Il reposa sa tasse. Il se leva. Il suivit Ashley dans le bureau. Il ferma la porte derrière eux.
Le bureau d'Henri, au rez-de-chaussée, avait deux fenêtres qui donnaient sur la rue, un secrétaire en acajou qui avait été à son père, une bibliothèque sur deux murs, un canapé-lit qu'on ne dépliait que pour les invités d'été. Un petit poêle à bois, éteint, dormait dans l'angle. Sur le bureau, une lampe en laiton, un cendrier — qu'Henri ne laissait pas faire —, un sous-main en cuir bordeaux usé sur les bords.
Henri s'assit dans son fauteuil. Ashley prit la chaise en face. Elle ne s'y assit pas tout de suite — elle resta debout une seconde, les mains à plat sur le dossier.
Elle dit :
Papa. J'ai vu.
Il ne feignit pas de ne pas comprendre. Il ferma les yeux. Il dit :
Quoi ?
J'ai vu la nuit du 2 février 2006. Chez le docteur Vankerkhoven à Neufchâteau. Cet après-midi.
Il ouvrit les yeux. Pour la première fois, Ashley vit, sur son visage, l'homme qu'il aurait pu être si on ne l'avait pas cassé. Un homme de soixante ans qui aurait eu, à ce moment de son existence, les cheveux blancs plus propres, un peu de repos, un peu de paix. Elle vit cet homme apparaître à travers le visage usé, fatigué, effondré de son père. Elle vit son père comme jamais elle ne l'avait vu. Elle le vit pleurer.
Henri pleura. Il pleura à gros sanglots, le dos penché, les deux mains sur le visage, les épaules qui tremblaient. Il pleura pendant deux minutes entières, sans se retenir, dans le bureau, assis dans son fauteuil, tandis qu'Ashley, debout de l'autre côté, ne bougea pas.
Quand il eut fini, il essuya son visage avec le mouchoir qu'il gardait dans la poche de poitrine depuis toujours. Il se moucha. Il regarda sa fille.
Tu comprends maintenant, dit-il d'une voix cassée. Je n'ai jamais su comment te dire.
Comment tu as appris, toi ?
J'ai appris après. J'étais parti chez mon frère à Bouillon cette semaine-là. Elle m'avait dit qu'elle voulait être seule. C'est elle qui me l'a dit, Isabelle. Pas Marc. Isabelle m'a appelé à sept heures du matin le 3 février. Elle m'a dit : Claire a fait une bêtise cette nuit à l'étang. Viens. J'étais en route en trente minutes. Quand je suis arrivé, tout était propre. Isabelle avait tout rangé. La cuisine, la chambre, les tasses. Il n'y avait rien. J'ai vu le corps à l'étang. J'ai vu les gendarmes. J'ai vu la lettre qu'Isabelle avait trouvée sur la table. Une lettre à la machine à écrire. J'ai su immédiatement, Ashley. J'ai su que ce n'était pas une lettre d'elle. Claire n'avait pas de machine à écrire. Claire écrivait à la main. J'ai su qu'Isabelle savait quelque chose. Mais je venais de perdre ma femme. J'avais une petite fille de huit ans qui me regardait. Un bébé, à côté, qu'Isabelle tenait. Je n'ai rien dit. J'ai signé les papiers. J'ai laissé faire l'enquête.
Il s'arrêta. Il respira.
Je ne savais pas qui était l'homme. Je ne savais pas, en 2006, que c'était son frère. Isabelle ne m'a jamais nommé Marc dans cette histoire. Elle a continué à le voir, comme toujours, comme si de rien n'était. Elle m'a envoyé, parfois, dire bonjour à Marc à la maison-forestière. Elle me faisait porter son pain. Elle faisait semblant d'agir normalement. Je l'ai crue. Je ne voulais pas ne pas la croire. Elle venait de me sauver. Elle venait de m'épouser six mois plus tard.
Il se tut. Il regarda ses mains.
Je n'ai su pour Marc qu'au bout de sept ans. Un soir de janvier 2013. Elle a bu un verre de trop, ce qui ne lui arrive jamais. Elle m'a dit, au salon, en regardant la neige tomber : Henri, tu sais que je tiens mon frère. Si je n'étais pas là, il serait capable de tuer encore. Pas tuer. Elle a dit tuer encore. Je l'ai regardée. Elle n'a rien ajouté. Elle est allée se coucher. Le lendemain, elle faisait comme si. Moi, j'ai compris.
Et tu es resté, papa.
Il la regarda. Il lui dit, et la voix n'était pas celle de l'excuse, mais celle, plus basse, d'une fatigue qui demandait à être reconnue :
Ashley. J'avais un enfant à Bastogne à ce moment-là. J'en avais deux, même. Toi, et Camille. Et, en 2008, Lucas, qui est venu. Je ne pouvais plus partir. Je ne pouvais pas vous emmener. Je ne pouvais pas la dénoncer sans tous vous perdre. J'ai fait le seul choix que j'ai cru faire : tenir la maison. Tenir. Je me suis trompé, évidemment. Lucas est mort par ma faute aussi. Je le sais.
Ashley le regarda longuement. Elle ne répondit pas à cette dernière phrase. Il y avait des phrases, elle le savait, qu'on ne répond pas. On y entre, on en ressort, on ne peut pas les contredire — on peut seulement les laisser dire ce qu'elles disent.
Elle demanda, avec une lenteur étudiée :
Dis-moi juste une chose, papa. Qui lui a tiré dessus ?
Il leva la tête. Il dit :
Son frère.
Il y eut une pause. Elle attendit. Il ajouta :
Mais ce n'est pas lui, le vrai coupable.
Ashley hocha la tête. Elle n'avait plus rien à lui demander, ce soir-là. Elle sortit du bureau. Elle laissa la porte ouverte derrière elle.
Dans le couloir, elle trouva Camille, debout près de la porte, qui avait dû entendre toute la fin. Camille ne s'excusa pas d'avoir écouté. Elle regarda Ashley. Dans les yeux de Camille, il y avait maintenant une tristesse adulte, une tristesse de femme qui allait apprendre plus tard, dans la semaine à venir, qu'elle n'était pas qui elle avait cru être. Ashley lui passa une main dans les cheveux. Camille ferma les yeux une seconde. Elles ne dirent rien, ni l'une ni l'autre.
Ashley monta dans sa chambre. Elle s'allongea sur le lit. Elle ferma les yeux.
Elle repensa, dans le noir, à la séance. À la femme de la cuisine. À la petite fille dans le couloir. À l'homme qui était parti par la porte du jardin. Au filet noir qui sortait au-dessus de l'oreille de Claire. À la voix tranquille qui lui avait dit viens, ma chérie, c'est fini.
Elle repensa à Isabelle, qui en bas devait ranger le rôti dans le frigo, laver les trois assiettes qui avaient servi, nettoyer le plan de travail, rincer deux tasses, les reposer sur l'égouttoir, poignée à droite. Elle l'imagina, Isabelle, à la cuisine, en cet instant précis, en train de faire ce geste, en ignorant que l'enfant qu'elle avait accueillie une nuit d'hiver 2006 en lui tendant la main, dix-huit ans plus tard, était rentrée et savait.
Elle pensa à elle-même, à cette enfant qu'elle avait été, qui avait donné la main à une femme qui venait d'assister au meurtre de sa mère.
Elle ne pleura pas. Les larmes restèrent derrière le barrage.
Elle sut qu'elle pleurerait bientôt. Elle sut qu'elle pleurerait une seule fois. Elle sut que ce serait pour quelqu'un d'autre que Claire. Elle ne savait pas encore pour qui. Mais elle savait que ce jour-là viendrait, à l'intérieur de cette maison, et que, quand il viendrait, elle ne pleurerait pas seule.
Elle s'endormit, pour la première fois depuis vingt jours, vers trois heures du matin. Elle dormit cinq heures. Un sommeil sans rêve.
Dehors, la neige, qui avait pris un répit pendant l'enterrement, recommença à tomber doucement sur la rue des Grands-Sarts. Pas fort. Pas longtemps. Juste ce qu'il fallait, peut-être, pour recouvrir le dessin de Lucas sur la dalle du cimetière. Pour que le dessin, au matin, soit blanc comme la neige qu'il avait fait toute sa courte vie.