La Nuit la Plus Longue
La tempête commença à descendre sur la ville le dimanche 26 janvier, peu après huit heures du matin. On l'annonçait depuis la veille au téléjournal — une dépression nord-atlantique, creusée par un rail polaire, qui devait atteindre les Ardennes en fin de matinée, maintenir des rafales à cent vingt kilomètres heure jusqu'au soir et déposer, selon les prévisions, jusqu'à quarante centimètres de neige fraîche sur le versant est de la province. La région avait, à neuf heures, relevé son niveau d'alerte au code rouge. Les écoles primaires fermaient à dix heures. Les écoles secondaires — dont celle de Lucas, l'Athénée royal de Bastogne, rue Sous-le-Bois —, plus tardivement alertes, maintenaient la matinée et attendraient onze heures trente pour décider. Les trains vers Luxembourg et Libramont étaient déjà supprimés depuis sept heures quarante-cinq. Les bus communaux, à ligne dégradée, circulaient encore.
Lucas Urbain-Thirion partit pour le collège à sept heures quarante-cinq. Il avait son anorak noir trop grand d'une demi-taille, son bonnet vert tricoté par Latifa Sanchez — qu'il portait par fidélité —, ses chaussures d'hiver montantes, son sac sur les deux épaules. Il embrassa Isabelle à la joue. Il posa, derrière Ashley, la main sur son épaule. Ashley était à la table, avec sa tasse de café matinal. Elle leva la main vers celle de Lucas et la lui pressa.
Bonne journée, fit-elle.
À tout à l'heure.
Il sortit. La porte claqua doucement. Il descendit la rue à grands pas, les épaules rentrées, le bonnet jusqu'aux yeux, et tourna au coin vers l'arrêt de bus communal. Ashley le regarda partir par la fenêtre du salon. Elle ne pensa pas à grand-chose. Il partait au collège. Il reviendrait. Il reviendrait toujours. C'était, dans une maison qui était en train d'apprendre que rien ne revenait toujours, la dernière certitude qu'elle n'avait pas encore eu l'occasion de mettre en doute.
La tempête arriva à dix heures vingt. Elle arriva par un coup de vent qui fit claquer les volets du premier étage sur la façade, puis le ciel vira en quinze minutes du gris pâle au gris fer, puis au bleu-noir, et la neige se mit à tomber comme elle tombe quand on ne la voit plus tomber — en horizontale. Les flocons n'étaient plus des flocons. Ils étaient une matière. Une matière qui passait, blanche, devant les fenêtres, qui effaçait les maisons d'en face, qui effaçait les arbres du jardin, qui effaçait tout à quatre mètres.
Isabelle, à la cuisine, ferma les fenêtres à double tour. Elle mit le chauffage central à vingt-et-un degrés. Elle appela, au fixe, la boucherie de la rue du Sablon pour commander le rôti du dimanche — puis elle raccrocha avant qu'on ne réponde, se rappelant que la boucherie serait fermée. Elle commença un potage. Elle mit, sur le plan de travail, ses rituels : les tasses qu'elle avait rincées à la main une heure plus tôt, alignées, poignée à droite, prêtes pour l'après-midi.
Henri, au bureau, était au téléphone avec un ancien collègue de gendarmerie à Neufchâteau. Il parlait bas. Il avait posé sur la table, à côté du téléphone, une petite liste qu'Ashley n'eut pas le temps de lire — il la retourna en la voyant passer.
Camille, dans le salon, suivait à la radio la météo locale. Must FM lâchait ses bulletins toutes les quinze minutes. À dix heures quarante, le présentateur informa que l'Athénée royal fermait à onze heures et que les bus communaux assureraient une seule rotation de récupération des élèves à onze heures quinze, au départ des établissements, vers les arrêts de quartier.
Ashley entra dans le salon. Elle demanda à Camille :
Tu l'as appelé ?
Lucas ?
Oui.
Non. J'attendais. Il vient de prendre le bus, logiquement.
Appelle-le.
Camille attrapa son téléphone. Elle composa. Elle attendit. Elle décrocha, ferma les yeux. Elle reposa l'appareil.
Messagerie.
Laisse un message. Qu'il nous rappelle.
Camille laissa un message. Bonhomme, c'est Cam'. Appelle-nous quand tu as ton bus. On veut savoir que tu es parti.
Ashley alla voir l'horloge. Dix heures cinquante-deux. À onze heures quinze le bus partirait du collège. À onze heures vingt-cinq, il serait à l'arrêt Saint-Pierre. À onze heures trente, à l'arrêt des Grands-Sarts. Il y avait trente-huit minutes à attendre.
Trente-huit minutes, dans une maison où personne n'avait encore nommé l'inquiétude, c'est une éternité qui passe en trois vagues.
Première vague : la fausse tranquillité. Isabelle continuait son potage, épluchait des carottes, posait des morceaux dans une casserole, souriait quand Henri passait derrière elle. Henri, revenu au salon, lisait son journal. Camille, à plat ventre sur le tapis, regardait son écran. Ashley, assise au bord du canapé, regardait par la fenêtre.
Deuxième vague : l'attention trop calme. À onze heures douze, Ashley dit, sans regarder personne :
Rappelle.
Camille rappela. Messagerie. Elle lui envoya un texto. Tu as pris le bus ? Pas de réponse.
À onze heures trente, le bus ne passa pas rue des Grands-Sarts — du moins, de la fenêtre du salon, on ne le vit pas passer, ce qui pouvait s'expliquer par la tempête, parce qu'on ne voyait pas non plus la façade d'en face. À onze heures trente-cinq, Camille rappela le bus. Le chauffeur, Stefan, joint à sa radio par un copain de Camille du collège, dit qu'il avait bien fait sa rotation ; que quatre élèves avaient été récupérés à l'Athénée, que Lucas n'en faisait pas partie, que peut-être le gamin est rentré à pied, ou bien avec un camarade.
Troisième vague : l'inquiétude qui prend son nom.
Isabelle, à la cuisine, lâcha sa casserole. Pas sur le plan de travail. Elle la lâcha par terre. Les carottes, l'eau chaude, la mousse d'ail se répandirent sur le carrelage. Elle se tenait debout, les deux mains sur la bouche, les yeux élargis. Elle dit :
Mon Dieu.
Elle dit cette phrase d'une manière qui ne correspondait pas, pour Isabelle, à ce qui venait de se passer. Elle dit cette phrase comme on la dit quand on sait depuis quelques secondes plus tôt, peut-être depuis plusieurs minutes, qu'il se passe ce qui se passe. Elle la dit comme si la casserole, dans le geste de tomber, avait dit ce qu'Isabelle s'interdisait, elle, de dire. Elle se mit à pleurer — de vraies larmes, droites, lourdes, d'un coup, le genre de larmes qu'on ne connaissait pas, chez Isabelle.
Ashley, du salon, la regarda par l'embrasure de la porte. Elle avait l'œil clinique, dur, de celle qui avait passé deux semaines à regarder Isabelle d'une manière qui n'était plus celle d'une belle-fille. Elle vit, dans ces larmes, quelque chose qui tenait du choc et quelque chose qui tenait d'autre chose. Isabelle pleurait trop vite. Isabelle pleurait avant que Lucas soit officiellement en retard. Isabelle pleurait comme quelqu'un qui a désobéi à lui-même, qui a cru qu'il allait tenir et qui ne tenait pas.
Henri se leva du salon. Il entra dans la cuisine. Il ne dit rien. Il prit Isabelle dans ses bras. Elle se laissa faire. Elle sanglota, une fois, puis elle se remit droite.
Il faut y aller.
Je vais y aller, dit Henri.
Je viens.
Tu restes. Tu restes avec les filles. S'il rentre, tu es là.
Henri sortit du salon, monta quatre à quatre au premier, redescendit en pantalon de ski, parka militaire, bottes fourrées. Il passa devant le bureau. Il entra. Il ressortit. Il avait glissé le pistolet, le Walther, à la ceinture, caché par la parka. Ashley le vit. Elle ne dit rien.
Henri se pencha vers Isabelle, lui posa la main sur la nuque. Il ne l'embrassa pas. Il lui parla à l'oreille. Il dit :
Ma chérie, si tu sais quelque chose que je dois savoir, c'est maintenant.
Isabelle ferma les yeux. Elle mit deux secondes pour répondre. Elle dit :
Je ne sais rien. Va vite, Henri. S'il te plaît. Va vite.
Henri partit. Il emporta la voiture. Il fit vrombir le moteur. Il démarra dans la tempête.
Ashley sentit, au-dessous du sternum, quelque chose qu'elle n'avait jamais senti — ni le matin de Marion, ni la nuit de l'attaque, ni devant la photographie du bébé qui n'était pas elle. Une chaleur. Une colère liquide, précise, qui montait du ventre et qui lui atteignait les épaules. Pas une colère de rage. Une colère de lucidité. Elle venait d'entendre Henri dire si tu sais quelque chose que je dois savoir, c'est maintenant. Elle venait de voir Isabelle pleurer trop tôt. Elle avait assemblé les deux en une demi-seconde.
Elle s'approcha d'Isabelle. Isabelle était assise, maintenant, sur la chaise de la cuisine. Elle tenait ses deux mains sur son visage. Ashley s'accroupit à côté d'elle. Elle prit, doucement, les poignets d'Isabelle. Elle tira vers le bas. Elle découvrit le visage.
Isabelle. Regarde-moi.
Isabelle leva ses yeux — ses yeux bleus clairs qu'on avait toujours crus tranquilles, et qui, dans cet instant, n'étaient plus tranquilles.
Isabelle. Où est ton frère ?
Un silence. Un long, très long silence. Isabelle garda les yeux dans ceux d'Ashley. Elle ne répondit pas.
Isabelle. Où est Marc ?
Isabelle ouvrit la bouche. Elle la referma. Elle dit, dans un souffle :
Je ne sais pas.
Tu sais où il peut être. Isabelle. Où est-ce que vous vous rencontriez avec Claire, le week-end ?
À la Croix-Blanche.
Le mot tomba. Il tomba sur la table comme une assiette. Isabelle referma les yeux.
Pourquoi tu me demandes ça, Ashley ? Pourquoi tu me parles de Marc ?
Ashley se leva. Elle ne répondit pas à la question. Elle se tourna vers Camille.
Prends la Fiat. On va à la Croix-Blanche. Maintenant.
Camille, qui avait suivi la scène, se leva sans discuter. Elle enfila sa parka. Elle prit son trousseau. Elle prit, au passage, sur la console de l'entrée, la vieille lampe torche de chantier qu'Henri gardait pour les pannes d'électricité. Elle regarda Ashley.
Tu as ton téléphone ?
Oui.
Appelle Moreau dans la voiture.
Elles sortirent.
Dans le couloir, Isabelle, à la cuisine, n'avait pas bougé. Elle pleurait à nouveau, doucement, le visage dans les mains.
La Croix-Blanche était un lieu-dit de la commune de Bastogne, à huit kilomètres au nord-est de la ville, sur la route qui montait vers Harzy. On y arrivait par la N826, puis par un chemin de traverse qu'on appelait chemin des Quatre Bois, qui bifurquait après trois kilomètres vers un chalet isolé qu'Henri avait acheté en 1999 dans des circonstances qu'Ashley n'avait jamais bien comprises. Le chalet, une construction en madriers des années soixante-dix, avait servi de refuge de chasseurs à la société de chasse communale avant qu'Henri ne l'achète pour un franc symbolique et deux ans de remise en état. Depuis 2006, plus personne n'y venait. Henri avait voulu le revendre trois fois, n'y était jamais arrivé, avait laissé la clé sous une pierre au bord du chemin, que seuls quelques habitants connaissaient. Ashley, elle, n'y était pas retournée depuis l'âge de sept ans. Depuis l'été 2005.
Camille conduisait, deux mains au volant, à trente kilomètres heure. Les phares de la Fiat n'éclairaient pas à plus de quinze mètres. La neige, par rafales, voilait la route entièrement pendant quatre secondes, puis la libérait pendant deux. Les essuie-glaces fonctionnaient à vitesse maximale. Ashley, téléphone à l'oreille, avait Moreau en ligne.
Lucas Urbain-Thirion. Quinze ans. Parti au collège ce matin, pas monté dans le bus de onze heures. Son téléphone est sur messagerie. On va à la Croix-Blanche.
Qui est « on » ?
Camille et moi. Mon père est déjà parti. Il a le Walther.
Moreau retint le nom, jura à voix basse. Elle dit :
Vous ne bougez pas sans moi. Je prends Delhaye, je prends les gendarmes du sentier, j'envoie une équipe. Vous restez à distance du chalet. Est-ce que je suis claire ?
Vous êtes claire.
Ashley raccrocha. Elle savait qu'elle mentirait.
La Fiat tourna au chemin des Quatre Bois. Les roues patinèrent. Camille accéléra à peine, laissa redescendre, reprit. Elle conduisait comme elle faisait tout, désormais, avec cette précision d'une personne qui avait plus de métier qu'elle n'en disait avoir. Ashley la regarda. Elle ne lui posa pas la question. Pas ce matin.
À trois kilomètres du chemin, elles trouvèrent la voiture d'Henri. Arrêtée en biais, dans un fossé, le capot en direction d'un jeune sapin qu'il avait frôlé sans le toucher. Une voiture qui avait tenté un tournant trop serré, qui avait perdu l'arrière, qui s'était arrêtée proprement. Henri n'était pas dedans. La portière côté conducteur était ouverte. Les clés étaient au contact. Le moteur tournait.
Camille se gara à deux mètres. Ashley descendit. Elle s'approcha de la voiture. Elle regarda sur le siège passager. Rien. Dans le vide-poches, rien. Sur le siège arrière, le papier du Walther — la vieille pochette en cuir brun, ouverte, vide. Henri avait le pistolet sur lui. Henri était parti à pied.
Elle ferma la portière. Elle coupa le moteur. Elle remit les clés dans sa poche. Elle remonta dans la Fiat.
Il est parti à pied. Il a le Walther.
Combien de temps d'avance ?
Dix minutes, peut-être quinze.
Camille hocha la tête. Elle reprit la route. Trois cents mètres plus loin, elles durent arrêter pour de bon : le chemin n'était plus un chemin, il était une congère. Elles sortirent. Camille mit la lampe en bandoulière, ferma la Fiat, tendit à Ashley un petit couteau pliant qu'elle tenait dans sa poche.
Pourquoi tu as ça, Camille ?
Je le traîne depuis Liège. Prends-le.
Ashley le prit. Elles avancèrent.
Il y a des marches — dans la vie de ceux qui cherchent et qui trouvent — qui ne sont plus tout à fait des marches. Ce sont des trajets du corps qu'on fait en apnée, sans compter les minutes ni les mètres, avec une seule préoccupation : que l'objet cherché soit encore là, vivant, entier, quand on le verra.
Ashley et Camille marchèrent dans la tempête pendant vingt-deux minutes. Elles avançaient l'une derrière l'autre, Camille devant avec la lampe, Ashley derrière, les deux mains en visière au-dessus des yeux pour que les flocons ne l'aveuglent pas complètement. Elles avaient sous le nez le souffle de leur propre haleine qui gelait sur les écharpes en petites croûtes blanches. Elles avaient, à chaque pas, la certitude qu'elles avaient perdu la direction du chalet. Elles avaient aussi, à chaque pas, la certitude de continuer.
La tempête, à un moment, laissa un répit. Un vrai répit, pas un éclaircissement. Le vent tomba. La neige continua, plus verticale, plus posée. On distingua, dans cette accalmie, le paysage — les sapins qui montaient sur la gauche, la prairie blanche qui descendait sur la droite, et, au bout de la prairie, à trois cents mètres, le chalet de la Croix-Blanche : une longue construction basse en bois noirci, un toit en double pente, une cheminée de pierre, une petite terrasse à l'avant, un étang à l'arrière, pris par la glace.
Ashley vit le chalet. Elle reconnut le chalet. Elle ne l'avait pas revu depuis dix-huit ans, et pourtant son corps le reconnut avant ses yeux. Ses jambes, en tremblant à peine, se firent plus lourdes. Elle continua.
Elle vit aussi quelque chose d'autre. À cent mètres du chalet, sur la prairie, un point sombre. Un point qui bougeait. Un homme à genoux dans la neige. Un homme qui, d'un mouvement lent, levait les deux bras au ciel et les redescendait sur sa poitrine, comme on le fait quand on ne sait plus faire autre chose. Henri. Elle reconnut les épaules voûtées, le manteau militaire, le bonnet.
Elle se mit à courir. Camille cria : non ! Elle la suivit.
Ashley couvrit les cent mètres en soixante secondes. La neige lui arrivait aux genoux. Elle tomba deux fois, se releva. À huit mètres d'Henri, elle comprit ce qu'il tenait. Elle ralentit. Elle s'approcha à pas lents.
Henri était à genoux. Lucas était devant lui, sur le dos, dans la neige. Il avait ses vêtements — l'anorak noir, le bonnet vert. Le bonnet était tombé à côté, rouge d'un côté. Lucas avait les yeux fermés. Les cheveux collés au front par la sueur gelée. La bouche ouverte. Le visage pâle comme de la cire. Sur le front, au-dessus de l'œil gauche, une entaille profonde, longue, droite, qu'un coup violent avait ouverte.
Il ne respirait pas.
Henri avait la main sur la poitrine de Lucas. Il pleurait en silence. Il n'avait pas de larmes qui coulaient — son visage n'en faisait plus. Il produisait un souffle court, répété, qu'on ne pouvait pas distinguer du vent.
Ashley ne tomba pas. Elle aurait voulu tomber. Elle resta debout. Les jambes ne l'accompagnèrent pas. Elle avança encore. Elle s'agenouilla dans la neige à côté d'Henri. Elle posa la main sur la main d'Henri, qui couvrait la poitrine de Lucas. Elle sentit, sous ses doigts, à travers la main de son père, la neige du pull de son petit frère. Elle sentit le froid du corps. Elle sentit — ce qu'on ne peut pas expliquer, ce qu'on sait quand on le sait — l'absence.
Elle dit — et sa voix, pour un instant, ne lui appartint plus :
Lucas.
Camille arriva derrière eux. Elle se laissa tomber dans la neige, la lampe à son bras. Elle posa la lampe. Elle mit ses deux mains sur son propre visage. Elle se tut.
Ashley baissa la tête. Elle la baissa longtemps. Elle ne pleurait pas. Cela, elle ne pouvait pas. Elle avait, depuis l'enfance, construit en elle ce barrage, et le barrage ne savait pas comment se renverser.
Elle passa sa main dans les cheveux de Lucas. Elle lui caressa la joue. Elle lui dit, parce qu'il fallait lui dire quelque chose et qu'elle n'arriverait pas à en dire plus :
Je suis là.
Il l'était. Lui. Il n'était plus.
C'est Henri qui trouva, dans la poche intérieure de l'anorak de Lucas, la feuille pliée. Elle était restée protégée du froid par la doublure. Il la sortit, la déplia, la regarda, et la tendit à Ashley sans un mot.
C'était un papier jauni, plié trois fois, au format d'une petite enveloppe. Il avait dix-huit ans. On le reconnaissait, de loin, à sa couleur, à ses plis, à son grain. Il avait été écrit en 2006, avec un stylo à bille bleu, sur un papier ligné arraché d'un cahier d'élève.
En tête de la feuille, trois mots :
Henri, mon amour.
Ashley lut. Elle lut jusqu'au bout. Elle lut pendant que la tempête reprenait autour d'eux, pendant que Camille, à genoux dans la neige, lui tenait l'épaule, pendant qu'Henri, à côté, n'avait plus de larmes. Elle lut, les mains tremblantes, pas de colère, pas de peur — d'une sorte de fatigue très ancienne.
Henri, mon amour.
Je pars. Je ne peux plus vivre à Bastogne. Je ne peux plus vivre dans la maison. Je ne peux plus vivre à côté de ta sœur d'adoption, à côté de son frère, à côté du silence qu'ils ont fait autour de tout ce qui comptait.
Je prends la petite avec moi. Je ne peux pas la laisser ici. Elle est, je l'ai toujours su, tout ce qui me reste de ce que j'avais perdu. Je te demande pardon pour cette vérité-là. Je te demande pardon pour tout ce que tu ne sauras jamais tout à fait, et que tu as porté sans le savoir, et qui ne t'appartient pas.
Dans un temps, je reviendrai pour Ashley. Je ne l'abandonne pas. Je ne peux pas la prendre maintenant : tu as besoin d'elle, elle a besoin de toi, et le voyage serait trop long pour une enfant de huit ans. Elle est en sécurité avec toi. Je le sais. Je le crois. Je te confie notre fille, Henri, pour quelques mois. Tu la garderas comme on garde les choses qu'on ne veut pas perdre. Tu ne me la donneras pas, tu me la rendras.
Dis-lui que je l'aime. Dis-lui que je l'aime plus que toutes les raisons qui font que je m'en vais. Dis-lui que partir, pour moi, c'est une manière de revenir.
Toi, je te demande de comprendre. Je ne reviendrai pas dans ta vie à toi. Je reviendrai dans celle d'Ashley. Elle est ta fille. Elle ne sera pas moins ta fille parce que sa mère aura réussi à vivre. Plus tard, quand le temps aura fait son travail, nous saurons peut-être tous trois nous parler comme on parle aux vivants.
La petite, elle, est ma fille. Elle n'a jamais été la tienne — tu le sais, tu ne l'as jamais démenti, et c'est cela que j'ai aimé en toi, plus que tout, ta capacité à me garder avec ce qui n'était pas de toi. Cette femme qui a passé deux ans à la tenir dans ses bras sans jamais être sa mère, celle qui a fermé tous ses cahiers, celle qui a décidé, elle, à ta place, des prénoms — cette femme, s'il y a au monde une chose que je ne lui pardonnerai jamais, c'est celle-là.
Je vous embrasse, mes deux grands. Je vous écrirai de là où j'irai. Je vous embrasserai toutes deux, un jour, sans rien avoir à expliquer.
Claire.
Ashley referma la lettre. Elle la replia dans le sens des plis. Elle la tendit à Henri. Henri la reprit dans sa main gantée. Il la regarda sans la lire. Il la connaissait par cœur. Elle était à lui depuis dix-huit ans. Il ne l'avait jamais eue. Elle était perdue, quelque part dans cette maison, entre le jour où Claire l'avait glissée dans une boîte et cette minute-ci où un enfant de quinze ans, par amour pour sa sœur, avait tenté de la lui rapporter à travers une tempête.
Ashley regarda Lucas. Elle regarda Lucas pendant une minute. Dans ses mains, sous son propre corps, la neige fondait par points. Elle se dit, avec une netteté blanche, que Lucas avait compris avant elle. Lucas avait, deux semaines plus tôt, trouvé cette lettre dans le grenier. Il ne l'avait dit à personne. Il avait dessiné sur la carte qu'il avait montrée au salon, une croix au lieu-dit de la Croix-Blanche. Il avait, ce matin, en quittant la maison, pris le bus communal pour Bizory. Il était descendu à l'arrêt de Magery. Il avait marché sous la tempête pour venir retrouver, dans le chalet, quelque chose qu'il avait le temps, encore, d'aller chercher. Il avait peut-être voulu donner la lettre à Ashley. Il avait peut-être voulu, seul, la relire encore une fois.
Il n'était pas venu seul au chalet, pourtant.
Marc Volckmann l'attendait.
Elle regarda autour d'elle. À trente mètres, dans la neige, deux pistes de bottes. Une grande, d'homme, qui revenait vers les sapins à l'est, vers le bois communal. Une petite, d'enfant, d'adolescent, qui avait marché vers le chalet pour s'y arrêter à mi-chemin. Lucas n'avait pas atteint le chalet. On l'avait intercepté sur la prairie.
Au bout de la prairie, les traces de l'homme rejoignaient, à cinq mètres du bois, une paire de traces plus anciennes — plus anciennes de quelques minutes. Des traces plus fines. Des bottines de femme, pointure 37.
Ashley les vit. Camille, derrière elle, les vit aussi. Elles se regardèrent. Camille dit, à voix basse :
Ce n'est pas moi.
Je sais.
Henri ne vit pas les traces. Il n'avait plus la force de voir.
Sarah Moreau arriva à treize heures huit, par la route basse, avec trois voitures, une ambulance, deux gendarmes à ski de patrouille. Elle prit Ashley, Camille, Henri dans la première voiture, les emmena, à petite vitesse dans la tempête, jusqu'à la gendarmerie de Bastogne. Un médecin constata le décès à treize heures quarante. Le corps de Lucas serait transféré à la morgue de Libramont dans la soirée, quand la route serait rouverte. Les techniciens de Liège arriveraient le lendemain à l'aube.
On ramena la famille rue des Grands-Sarts à quinze heures. La voiture d'Henri, on la laissa dans le fossé — on la ramènerait le surlendemain. On ne parla pas dans la voiture. Moreau conduisait. Personne ne disait rien. Henri regardait par la vitre. Il ne regardait pas la route. Il regardait le ciel. Il cherchait quelque chose dans ce ciel qui n'y était pas.
À la maison, ils trouvèrent Isabelle, debout dans la cuisine. Elle n'avait pas bougé depuis leur départ. Elle avait préparé du thé, elle l'avait oublié, il était froid. Elle avait mis la table, elle l'avait redéfaite, elle l'avait remise. Les tasses étaient rangées, poignée à droite. Les assiettes étaient alignées. Le bol du potage l'attendait, couvert d'une petite pellicule.
Quand Isabelle vit Henri dans le couloir, elle comprit. Elle ne demanda pas. Elle tomba à genoux sur les carreaux. Ce ne fut pas une chute théâtrale. Ce fut une chute réelle, celle d'une femme dont les jambes lâchent. Elle se mit les deux mains sur la tête. Elle se plia en deux. Elle poussa un cri qu'on n'avait jamais entendu dans la maison.
Le cri fut court. Puis il redevint un sanglot. Un sanglot très long, régulier, qui fit au toit son propre bruit. Elle pleurait vraiment. Elle pleurait comme pleurent les gens qui ont aimé un enfant. Elle pleurait sans calcul, sans manière, sans économie. Elle pleurait à un endroit d'elle-même qui n'avait jamais pleuré — et qu'on aurait pu croire inexistant.
Ashley, dans l'embrasure de la porte, la regarda pleurer. Elle ne s'approcha pas. Elle ne la consola pas.
Elle regarda le monstre pleurer son enfant.
Elle comprit — elle le comprit à cet instant, à cette minute exacte, comme on comprend une grammaire — qu'Isabelle n'était pas un monstre pur. Qu'Isabelle, quelles qu'elles soient, les raisons pour lesquelles Marc avait été envoyé, n'avait pas voulu cela. Qu'Isabelle, dans les larmes qui lui tombaient maintenant sur les carreaux, avait perdu réellement, elle aussi, le seul enfant qui était d'elle.
C'est cela, Isabelle, qui était l'insupportable — pas le monstre, mais l'amour. Pas la tromperie, mais la tendresse. Pas la manipulation, mais le chagrin de cette femme qui avait gardé sous son toit une fille qui n'était pas la sienne, un mari qui n'était qu'à demi le sien, une belle-fille qu'elle aimait d'un amour compliqué, et qui venait de perdre, elle, le seul, celui qu'elle avait porté, Lucas — cet enfant qu'elle n'avait pas réussi à protéger parce qu'elle avait, à un moment précis, cru qu'il valait mieux l'en écarter. Elle l'avait envoyé dans le mauvais corridor. Il était tombé.
Isabelle pleura sur le carrelage pendant onze minutes. Ashley compta. Onze minutes, pour un chagrin pareil, c'est un temps bref. Et un temps insupportablement long.
Camille, à côté d'Ashley, regarda aussi. Camille ne pleura pas. Camille avait, depuis le départ du chalet, le visage d'une étudiante infirmière qui avait appris à ne pas s'effondrer devant les familles.
Henri se laissa glisser contre le mur, dans le couloir. Il s'assit par terre. Il mit la tête entre ses genoux. Il ne bougea plus.
Personne ne dit rien pendant longtemps.
Au bout d'une heure, vers seize heures dix, Isabelle se releva. Elle se releva d'une pièce. Sa voix, quand elle parla, était plate.
Il faut ranger. On va avoir du monde.
Personne ne répondit. On aurait pu — on aurait dû, peut-être — lui dire tais-toi, ou assieds-toi, ou ne range rien. Personne n'avait la force de diriger Isabelle. Chacun la laissa faire.
Elle alla à la cuisine. Elle prit un balai. Elle balaya les morceaux de l'assiette qu'Ashley n'avait pas vu tomber — une assiette qu'Isabelle avait dû lâcher, aussi, pendant qu'elle attendait. Elle balaya soigneusement. Elle prit une pelle. Elle ramassa les morceaux dans la pelle. Elle les jeta dans la poubelle de la cuisine. Elle rinça le balai. Elle le remit à sa place.
Elle prit un torchon. Elle essuya le carrelage, là où elle avait pleuré.
Elle essuya le carrelage une deuxième fois. Une troisième.
Ashley, adossée à l'encadrement de la porte, la regardait.
Isabelle se releva. Elle ouvrit le placard du haut. Elle en sortit les tasses propres qu'elle avait déjà posées deux fois sur le plan de travail ce matin-là. Elle les prit une à une. Elle les rangea sur l'égouttoir. Poignée à droite. Poignée à droite. Poignée à droite. Douze tasses. Poignée à droite douze fois.
Ashley regarda ses mains. Pas ses yeux. Ses mains. Des mains qui bougeaient, maintenant, dans la cuisine, comme les mains d'une femme pour qui le geste de la tasse à droite était la dernière langue qui lui restait.
Pour la première fois depuis dix-huit ans, Ashley vit ce geste. Elle ne l'avait pas regardé auparavant, elle l'avait reçu comme on reçoit un gris, comme on reçoit un papier peint bleu pâle, comme on reçoit le fond de la maison. Mais à cet instant-là, dans la cuisine qui sentait encore le thé froid et la soupe renversée, tandis que son père s'était roulé contre un mur et que sa belle-mère venait de pleurer comme on pleure un fils, Ashley regarda les mains d'Isabelle qui ordonnaient chaque poignée vers le même côté, et elle comprit que ce geste n'était pas un geste.
C'était une signature.
Elle était faite pour être lue.
Ashley la lut.
Elle ne dit rien.
Elle se détacha du chambranle. Elle passa derrière Isabelle en silence. Elle monta l'escalier. Elle entra dans sa chambre. Elle ferma la porte.
Elle ne pleura pas. Elle avait quelque chose à faire avant de pleurer.
Elle ouvrit son carnet Clairefontaine. Elle écrivit, sur une page nouvelle, tout en haut, en lettres bien droites :
C'est Isabelle. Depuis le début. C'est Isabelle qui a voulu, qui a organisé, qui a menti. Marc n'est que la main. La main qui sait. L'Ombre, c'est elle.
Elle ferma le carnet. Elle le remit sous le matelas.
Elle s'allongea sur le lit. Elle regarda le plafond.
Dehors, la tempête commençait à s'éloigner. Elle poussait, maintenant, vers l'est. Le vent était moins fort. La neige, plus ronde. La lumière, vers dix-sept heures, prenait cette teinte de cendre bleue des fins d'hiver.
À l'intérieur d'elle, Ashley n'avait aucune lumière.
Elle ne dormit pas cette nuit-là non plus. Personne, dans cette maison, ne dormit cette nuit-là. Henri resta assis contre le mur du couloir jusqu'à onze heures du soir, puis il monta sans un mot, entra dans la chambre de Lucas, referma derrière lui, et ne ressortit plus. Camille, dans la chambre d'ami, resta assise sur le lit, une lampe allumée, sans lire. Elle ne dormit pas non plus. Ashley, dans la sienne, regarda les heures passer au plafond.
Isabelle, au rez-de-chaussée, ne ferma pas l'œil. Elle resta debout dans la cuisine. Elle ne s'assit pas. Elle lava deux fois la vaisselle qui n'existait pas. Elle balaya trois fois un carrelage qui était propre. Elle rangea des tasses. Elle les dérangea. Elle les rangea à nouveau. Poignée à droite.
Ashley, vers trois heures du matin, descendit boire un verre d'eau.
Elle s'arrêta à la porte de la cuisine. Isabelle était penchée sur l'évier. Ashley vit, sur le visage reflété dans le métal du robinet, les larmes qui ne voulaient plus s'arrêter.
Elle ne lui dit pas bonsoir. Elle remonta.
La Croix-Blanche, à cette heure, serait toute blanche. L'étang, pris par la glace, porterait sur sa surface les flocons d'un nouvel hiver au-dessus d'un plus ancien. Et, à Bastogne, dans une maison en brique rouge rue des Grands-Sarts, une femme rangeait les tasses pour que la vie continue, qu'elle le veuille ou non.
Personne n'avait encore compris, sauf Ashley, qu'il ne restait plus qu'à la faire tomber.