Les Enfants de la Neige
Sommaire
Chapitre Six

Le Cercle de la Croix-Blanche

Bastogne · 21 – 25 janvier

Ashley Urbain passa les deux jours qui suivirent l'agression dans une léthargie attentive. Elle resta à la maison — le médecin de famille, appelé par Isabelle mardi matin, lui avait ordonné quarante-huit heures de repos pour l'arcade et une semaine sans poste de nuit. Keltoum, à l'autre bout du fil, dit qu'elle s'arrangerait. La voiture de gendarmerie restait garée à l'angle de la rue des Grands-Sarts et de la rue du Vivier. Les agents, Dimitri et Karine, se relayaient par huit heures. Ils klaxonnaient de loin quand Ashley sortait faire trois pas au jardin pour respirer. Ashley leur faisait un petit signe depuis le perron. Ils lui répondaient par un autre. C'était une intimité de pudeur.

Le mardi 21 et le mercredi 22, la maison vivait à mi-voix. Henri ne sortait plus que pour fumer ; il rentrait sans cigarette entamée. Lucas, qui n'avait pas été tenu à l'écart — Isabelle, toujours pratique, avait préféré lui dire qu'il y avait eu une mauvaise rencontre dans un bois et qu'on ne savait pas encore quoi —, restait anormalement calme, serrait Ashley dans ses bras trois fois par jour sans explication, posait près d'elle, sur l'accoudoir du canapé, un de ses dessins — une carte, un nouvel arbre, un paysage de neige. Il lui demandait si elle avait mal, si la lumière lui faisait mal. Il lui demandait si elle voulait qu'il dorme dans le couloir devant sa porte. Ashley lui disait non et lui caressait les cheveux. Elle regardait l'enfant qui n'était pas tout à fait encore un adolescent et elle se disait qu'à elle, il ne fallait surtout pas lui arriver quelque chose. Pas à lui.

Camille, quant à elle, s'installa. Elle avait eu, le lundi matin, un long appel avec l'école d'infirmières à Liège pour prolonger d'une semaine ses vacances d'hiver officielles. Elle ne retourna pas en cours. Elle ne l'annonça pas, sinon d'une phrase à Ashley, devant la porte de sa chambre : Je reste. Je ne te laisse pas. Elle dormait dans la chambre d'amis au bout du couloir. Elle était là, au café du matin, au déjeuner, au dîner. Elle parlait peu. Elle regardait Isabelle avec, dans les yeux, une distance qui n'avait pas été là huit jours plus tôt. Ashley, à plusieurs reprises, se dit qu'il faudrait qu'elle demande à Camille ce que Camille savait. Camille disait qu'elle le dirait — qu'elle le dirait, plus tard. Ashley la laissait venir.

Sarah Moreau appela le mercredi soir. Elle avait deux choses à lui annoncer, et la seconde l'intéressait plus que la première. La première, c'était qu'on avait trouvé, au sentier, un mégot de cigarette roulée, de tabac Drum, à dix mètres du tronc contre lequel Ashley avait été plaquée. Le laboratoire de Liège était saisi. L'ADN serait confirmé d'ici quatre jours. Drum, avait répété Moreau. Pas banal. Marion fumait ça. Votre agresseur aussi. Il n'y a pas, dans cette ville, trois personnes qui roulent du Drum. C'est une piste.

La seconde, c'était qu'elle avait, le mardi matin, demandé et obtenu l'accès à l'appartement de Marion Delacroix, rue du Vivier, au 34. Elle avait avec elle, avait-elle dit, quelque chose qui vous concerne.

Elles se retrouvèrent à huit heures le jeudi 23 janvier, dans la voiture personnelle de Moreau — une vieille Volvo break bleu foncé, avec des sièges gris à usure polie —, sur le parking du cimetière de Houffalize, à un quart d'heure de route. Moreau ne voulait pas d'elles au café des Arcades ce matin-là. Elle voulait un endroit où personne ne les verrait ensemble. Un endroit où personne, en janvier, n'avait de raison d'aller.

Moreau lui tendit un dossier en carton beige. À l'intérieur, trois photocopies de carnets que Marion avait tenus, un calepin à spirales à couverture grise qu'on avait récupéré chez elle, quatre chemises avec des noms. Et trois enveloppes fermées.

Commençons par les carnets, dit Moreau.

Elle en ouvrit un. Ashley reconnut l'écriture de Marion, celle qui avait souligné Mensonge, nette, penchée un peu vers la droite. Marion tenait, dans ce carnet, ses investigations à la manière d'une vraie journaliste — dates, sources, numéros, initiales. Sur la première page, écrite au feutre noir :

1988 — 2006 · Cercle de la Croix-Blanche · 6 membres · à vérifier.

Sur la deuxième, en colonnes :

Henri Urbain (vérifié).
Claire Demange, épouse Urbain (vérifiée, décédée 2006).
Isabelle Thirion, née Volckmann (vérifiée).
Thierry Lambert (vérifié).
Adrien Caubert, jeune prêtre à l'époque (à vérifier).
Marc Volckmann (demi-frère d'I. Thirion — à vérifier).

Ashley leva les yeux.

Six noms.

Six noms, dit Moreau. Marion les avait trouvés. Elle a écrit : à vérifier. Elle ne vérifiait jamais ce qui n'était pas vrai. Elle écrivait à vérifier quand elle était sûre et qu'il lui manquait le papier officiel.

Moreau posa le carnet. Elle prit une chemise. Elle en sortit une photocopie d'un registre paroissial de l'église Saint-Pierre de Bastogne. Elle pointa du doigt.

Baptême du 3 juin 2004. Prénom : Camille. Pas de nom de famille complet à l'inscription. Parrain : Adrien Caubert. Marraine : Isabelle Thirion. Père : non déclaré. Mère : non déclarée. Lieu : chapelle privée de la Croix-Blanche. Officie : Adrien Caubert.

Comment on fait un baptême sans nom de mère ?

On ne le fait pas, dit Moreau. Ou alors on le fait chez soi, dans une chapelle privée, avec un curé de famille, et on met au registre ce qu'on veut. Le père Caubert était de la famille au sens large. Marc Volckmann, demi-frère d'Isabelle, était son filleul de confirmation trente ans plus tôt. Le père Caubert, en 2004, recevait des confessions qui n'étaient pas les plus simples. Il acceptait. On dira ce qu'on voudra des curés de campagne : pour ceux qu'ils ont marié, baptisé, enterré, ils sont souvent aussi ceux qui ont vu le plus.

Moreau prit une autre chemise. Une copie de l'état civil de Bastogne. Un acte de naissance daté du 14 avril 2006. Camille Thirion, née de père inconnu et d'Isabelle Thirion. Lieu de naissance : domicile.

Elle a été déclarée deux ans après, dit Moreau. À cette date de 2006, Isabelle n'était pas enceinte. Plusieurs témoins l'ont confirmé à Marion — collègues, amies de bureau. Isabelle n'a jamais été visiblement enceinte de Camille. Elle l'a reconnue comme sienne en avril 2006, deux mois après la mort de votre mère. L'officier d'état civil de l'époque, Dubrulle, est mort l'an dernier. Mais on trouvera bien un témoignage.

Ashley prit le temps d'encaisser. Elle regarda la photocopie. Elle regarda la date. Elle demanda :

Qui est la mère biologique de Camille ?

Moreau la regarda — un regard long, celui qu'elle avait quand elle mesurait ce que l'autre était prête à entendre. Elle ne répondit pas directement.

Madame Urbain, je vais vous poser la question dans l'autre sens. Votre mère a-t-elle, en 2004, pu être enceinte sans que votre père ne le sache ?

Ashley ne répondit pas.

Moreau continua, la voix patiente :

Dans son carnet bleu, votre mère mentionne un bébé qu'elle appelle C. et qu'elle semble revendiquer. Elle parle d'une Ombre. Elle parle d'une liaison — elle écrit un homme que je comptais rejoindre, à la page quarante-deux, je vous la retrouve à l'occasion. Je ne dis pas que votre mère était une femme malhonnête. Je dis qu'elle a, en 2004, peut-être eu un enfant qu'elle a caché à tous, qu'elle a confié à son amie pour la bonne raison, sans doute, que l'Ombre, le père, ne pouvait pas savoir. Et que, deux mois après sa mort, ce bébé — dissimulé à la Croix-Blanche sous la garde d'Isabelle depuis bientôt deux ans — a refait surface au registre de l'état civil sous le nom d'Isabelle Thirion.

Camille est ma sœur.

La phrase sortit de la bouche d'Ashley comme une phrase qu'elle aurait entendue avant d'avoir eu le temps de la former. Elle resta suspendue dans la voiture.

C'est une hypothèse solide, dit Moreau. Je n'ai pas encore fait de test ADN. Mais, Madame Urbain, pour votre santé mentale : oui. Marion le pensait. Marion allait plus loin — je vais peut-être trop vite, pardonnez-moi. Marion pensait aussi que l'Ombre, le père biologique de Camille, pourrait être encore vivant. Que c'est peut-être lui qu'on cherche aujourd'hui, pour tenir en laisse un vieux secret de paternité.

Ashley secoua la tête.

Non.

Pardon ?

Ce n'est pas l'homme que ma mère voulait rejoindre qui tue. Celui qu'on cherche, c'est celui qu'elle fuyait. Ce n'est pas le même.

Moreau marqua une pause. Elle écrivit deux mots dans son Moleskine.

Vous avez raison. Vous avez probablement raison. On est sur deux hommes différents. Et c'est pour cela que votre mère a tenu le carnet : elle avait peur du second. Elle aimait, elle fuyait, elle écrivait en code pour que son carnet, si on le trouvait, ne compromette pas le premier et ne réveille pas le second.

Qui est ce second ?

Moreau prit une autre chemise. Elle en sortit une fiche d'identification interne à la police. Photo en noir et blanc. Un homme mince, long, la quarantaine, les yeux clairs enfoncés, les cheveux coupés court, l'uniforme du 3ᵉ Bataillon de parachutistes de Flawinne, exercice 1994.

Marc Volckmann. Né en 1970, à Marche-en-Famenne. Demi-frère d'Isabelle Thirion par sa mère. Père volontairement laissé inconnu. École de commando à Marche-les-Dames. Mission au Rwanda avec la MINUAR, avril 1994. Rentré en août. Démobilisé en 1996. Poste d'instructeur à Diekirch pendant un an. Exclu des forces en 1998 pour comportement instable sous l'ordre. Vit depuis dans une ancienne maison de garde-forestier du côté de Bizory, à six kilomètres d'ici, cadeau du grand-père Volckmann, aujourd'hui appartenant à Isabelle par succession. Pas de téléphone portable déclaré. Pas de voiture au nom propre depuis 2012. Vu deux fois par an aux contrôles d'armes chez le maréchal des logis. Casier : violence conjugale en 2000, condamné avec sursis. Exhibition en 2004, non-suivie de poursuites. Interdit de port d'arme depuis 2008 sur décision médicale. Consommation régulière de Lexomil, de fluoxétine et d'alcools forts. C'est Isabelle qui gère. Isabelle a procuration, signature, présence régulière à la maison-forestière.

Moreau leva les yeux.

Marc Volckmann est un homme cassé, Madame Urbain. Il n'est pas un homme stable. Il a aimé votre mère, c'est une rumeur de Bastogne, les anciens me l'ont dit : il la regardait comme on regarde quelqu'un qu'on ne peut pas rattraper. Il a très mal pris, vingt ans, le mariage Claire-Henri. Il a très mal pris, ensuite, le fait qu'elle ait continué à venir à la Croix-Blanche sans lui adresser la parole. Il était, il est, il reste un homme qu'Isabelle a tenu à l'écart. Elle l'a tenu à l'écart, et elle l'a tenu, c'est une nuance qui va vous être utile.

Vous pensez que c'est lui qui tue.

Je pense que c'est lui qui exécute. Je ne crois pas encore tout à fait qu'il décide.

Ashley ne dit rien. Elle regarda la photo. Elle chercha, dans les yeux enfoncés du jeune militaire de 1994, les yeux qu'elle avait croisés trois jours plus tôt dans le bois. Elle ne les retrouva pas tout à fait — entre les deux visages il y avait trente ans, des médicaments, du tabac, des cicatrices. Mais il y avait une ligne commune. Une longue ligne maigre d'homme qui s'était vidé par l'intérieur.

Moreau reprit :

Il y a deux choses que je dois vous dire maintenant. La première : il y a une troisième mort. Hier soir. Le père Adrien Caubert, soixante-dix-neuf ans, prêtre à la retraite au presbytère de Wardin. Chute dans l'escalier du presbytère. Son voisin l'a trouvé ce matin à neuf heures. Les gendarmes de Bastogne ont conclu à un accident. Je n'y crois pas une seconde. Il descendait cet escalier depuis quarante ans. Il venait de confirmer, hier après-midi, par téléphone à mon collègue de Neufchâteau, qu'il donnerait les éléments qu'il détenait sur le Cercle de la Croix-Blanche dès mardi prochain.

Mon Dieu.

Je vais me battre pour faire rouvrir le dossier. La deuxième chose…

Moreau hésita. Elle regarda Ashley.

La deuxième chose, c'est qu'il y a un quatrième homme qui fait le tour de Bastogne, qui intéresse aussi Marion, et qui intéresse aussi les rumeurs. Un nommé Antoine Vasseur. Un ermite qui vit aux Rosières. Ex-taulard. Treize ans à Lantin, 1999 à 2012. Homicide volontaire avec sursis sur un voisin. Sorti en conditionnelle en 2012, jamais réinséré. Vit dans une caravane sur une parcelle forestière à son nom. Beaucoup de gens dans la ville en ont peur. Il a des cicatrices. Il fume. Marion avait son nom dans son carnet, un point d'interrogation à côté.

Vous pensez que c'est lui ?

Non. Mais c'est un homme qu'il faut exclure dans les règles avant de se concentrer sur Volckmann. J'irai le voir demain avec Delhaye. Vous me laissez faire.

Oui.

Moreau ferma le dossier. Elle le tendit à Ashley. Gardez-le. Pas chez vous. Mettez-le chez Nora — ou chez la famille Sanchez. Je vous le demande. Vous êtes un témoin dans deux enquêtes pour meurtre. Votre maison n'est pas un lieu sûr.

Ashley garda le dossier sous son bras. Elle ouvrit la portière. Le froid entra en gerbe.

Commissaire. La maison-forestière de Bizory, elle est ouverte ?

Moreau la regarda.

Je n'y suis pas encore allée. Je ne veux pas y aller avant d'avoir un mandat. Je veux le dossier solide pour que rien ne saute. Je ne peux pas vous empêcher d'y passer en simple promenade, Madame Urbain. Mais si vous y passez, vous ne rentrez pas. Vous ne touchez pas. Vous regardez. Et vous m'appelez.

Je vous appellerai.

Moreau démarra. Ashley resta un moment sur le parking du cimetière. Elle respira l'air froid qui sentait la pierre et le lichen. Elle regarda, au-delà du muret, les tombes recouvertes de neige, les noms qu'on ne voyait plus sous le blanc. Elle se dit que, quelque part sur ce cimetière, une tombe, sous un cyprès, portait le nom de Claire Urbain, née Demange, 1973-2006, et que cette tombe-là contenait peut-être un mensonge.

Elle ne rentra pas directement. Camille lui avait confié les clés de la Fiat le mardi. Camille lui avait dit : prends-la quand tu veux. C'est la seule chose qui te permette de bouger sans dépendre de cette maison. Ashley était repartie, de Houffalize, vers la rue des Grands-Sarts. Elle passa devant. Elle ne s'arrêta pas. Elle prit la N30 vers Bizory.

La maison-forestière n'était pas sur la carte ordinaire de Bastogne. Moreau lui avait donné, à la fin, un point GPS rapide. C'était au bout d'un chemin de terre partant de la N30 à hauteur du carrefour de Magery, un chemin que l'hiver rendait à peine praticable. Ashley engagea la Fiat. Les roues patinèrent, trouvèrent leur chemin. Elle roula deux kilomètres au pas. Les pins, des deux côtés, montaient jusqu'à dix, douze mètres. Pas une maison. Pas un chalet. Pas une ligne électrique. Le silence du bois, à cette heure, avait la densité d'une eau noire.

Elle trouva la maison-forestière au bout du chemin. Une construction basse en moellons gris, un toit en tôle, une cheminée noire, une dépendance en bois qui servait de garage ou d'atelier, une citerne de mazout rouillée. La porte principale était fermée, un cadenas au clou. Les fenêtres étaient opaques — bâchées à l'intérieur, sans doute. Pas de voiture. Aucune trace de pneu récent. Deux traces de bottes sur la neige — grandes, profondes — qui partaient de la maison et rentraient dans le bois.

Ashley s'approcha. Elle ne toucha rien — elle se tint à un mètre du cadenas, à un mètre du rebord de la fenêtre du salon. Elle respira par le nez. L'air, devant la maison, avait une odeur.

Le Drum.

Sans possible erreur. Le Drum, cette fois récent : il y avait eu, dans cette maison, ou devant cette maison, quelqu'un qui fumait du Drum il y a moins de trois heures. L'odeur était encore là, tenace, celle d'un tabac qu'on vient de rouler et qu'on a fumé dans un air froid.

Il y avait aussi, plus faible, une odeur de résine de pin. Pas la résine de fond de bois — une résine fraîche, tranchée, comme si quelqu'un avait coupé du bois depuis peu ou s'était frotté les mains à une écorce. L'homme du bois communal sentait la résine. L'homme du bois communal fumait du Drum.

Ashley tourna autour de la maison. Elle ne s'approcha d'aucune vitre. Elle fit le tour lentement, comme on fait le tour d'un animal endormi qu'on ne veut pas réveiller. Derrière la maison, une petite remise, ouverte, contenait des bûches récemment fendues, une hache au manche noir, une meule tronçonneuse, deux jerrycans jaunes, un paquet jeté à terre. Le paquet était un sachet bleu, à moitié vide, de tabac Drum Hollandse Amber. Elle ne le toucha pas. Elle se contenta de le photographier avec son téléphone. Elle remit le téléphone en poche. Elle regarda le sol.

Elle vit deux choses.

Un, des empreintes — les bottes profondes qui allaient vers le bois. Deux, à trois mètres des bottes, un peu à l'écart, d'autres empreintes, moins profondes, plus petites, plus fines : des empreintes de bottines féminines. Elles arrivaient depuis le chemin de terre, tournaient autour de la maison, revenaient au chemin. Elles étaient datées du même jour que celles de l'homme — elles avaient, dans la neige, la même cristallisation récente.

Une femme était venue. Hier, peut-être. Ce matin, peut-être.

Ashley s'agenouilla à côté des empreintes. Elle mesura la pointure, très grossièrement, à l'œil — 37 ou 38. Elle photographia. Elle nota dans son téléphone : deux traces. Homme — 45 environ, profondes. Femme — 37-38, fines. Récentes.

Elle se releva. Elle se dit que la femme pouvait être Isabelle. Elle se dit que la femme pouvait être quelqu'un d'autre. Elle se dit — et cela, c'était par honnêteté — que la femme pouvait être, peut-être, Camille. Camille pouvait être venue. Camille avait les clés. Camille pouvait prendre sa Fiat 500 et disparaître deux heures sans qu'on ne la voie.

Elle se souvint que Camille, le lundi soir, sans raison explicable, savait qu'il fallait qu'elle vienne la chercher. Camille avait, dans cette histoire, une forme de connaissance qu'Ashley ne comprenait pas encore. Elle se dit qu'il y avait deux hypothèses : Camille avait, d'une manière qui lui échappait, des informations qui la plaçaient plus près de Marc Volckmann que la normale. Ou : Camille elle-même enquêtait, sans le dire, et elle était venue la veille ou le matin à la maison-forestière, exactement comme Ashley le faisait maintenant.

Elle pencha, sans certitude, pour la deuxième.

Elle remonta dans la Fiat. Elle repartit. Elle appela Moreau depuis le carrefour de Magery, sur le parking du petit café fermé en hiver.

Maison-forestière. Personne. Drum frais. Résine. Traces d'homme. Et, à côté, traces de femme. Pointure 37-38. Fines. Récentes.

Moreau prit le temps.

Il a quelqu'un avec lui.

Ou quelqu'un passe le voir.

Vous êtes repartie ?

Oui.

Merci. On a peut-être un mandat d'ici ce soir avec l'affaire Caubert. Si on l'a, on y est demain. Je vous tiens.

Ashley raccrocha. Elle posa le téléphone sur le siège passager. Elle démarra. Elle passa devant le cimetière de Bizory. Elle retourna à Bastogne par la route basse. Elle ne repassa pas par la rue de Marche. Elle ne voulait plus jamais repasser par la rue de Marche.

À quinze heures, elle s'installa au salon de Latifa Sanchez, rue de la Gare, le dossier beige sur ses genoux. Elle avait demandé à Latifa de le garder. Latifa avait regardé le dossier, avait regardé Ashley, et avait dit sans poser de question : Tu le laisses dans l'armoire de la chambre de Nora. Personne n'ouvre mes armoires. Pas même moi. Ashley l'avait embrassée. Elle avait relu, pendant une heure, les notes de Marion. Elle avait vu ce qu'elle n'avait pas vu encore.

Entre deux pages, Marion avait glissé une photographie — un tirage neuf, format six par neuf, qui ne datait pas de 2005. Un tirage récent, fait à la maison depuis un fichier numérique. La photographie représentait une femme, de dos, poussant une poussette dans un jardin. Cheveux roux. Jeune. Elle portait un manteau vert militaire.

Au dos, d'une écriture à la plume — celle de Marion — : Lisa Gernaert, 32 ans, Bastogne, mère de Loïs (né 2020). Dit avoir été l'élève de Claire Urbain en CE1-CE2, 1998-1999. Son père, Jean Gernaert, était l'un des six témoins potentiels du week-end du 2 février 2006. Lisa avait sept ans, elle dormait chez sa tante à Houffalize.

Ashley chercha Lisa Gernaert sur les annuaires. Elle la trouva. Elle habitait à deux rues. Elle lui écrivit un message très sobre. Elle reçut une réponse dans l'heure.

Lisa était venue la voir dans la soirée, chez Latifa. Elle avait apporté une boîte à chaussures de lettres de son père. Ashley avait trié, avec elle, une heure. Elles avaient trouvé, dans cette boîte, deux choses. Un courrier que Claire lui avait écrit en juin 2005 — une lettre gentille, banale, sur la venue de l'été. Et une photo. Une photo prise au chalet de la Croix-Blanche, en février 2005. Claire, Henri, Isabelle, le jeune père Caubert, Thierry Lambert, et, au bord du cadre, un sixième personnage, dos à demi tourné, coupe courte, carrure longue, l'homme à la parka bleu marine qu'Ashley venait d'identifier quelques heures plus tôt sous le trait sévère d'une photo militaire : Marc Volckmann.

Un sixième homme. Présent. Dans le Cercle. En février 2005. Autour de Claire.

Lisa, qui n'avait jamais vu Marc Volckmann adulte, ne sut pas le nommer. Ashley, elle, savait maintenant.

Elle avait une photographie du Cercle.

Elle avait le carnet bleu.

Elle avait la photographie du bébé que sa mère tenait comme le sien en 2004.

Elle avait un acte de baptême de Camille en 2004 sans nom de mère.

Elle avait un acte de naissance de Camille en 2006 qui mentait de deux ans.

Elle avait une cicatrice en croissant au dos d'une main.

Elle avait un médaillon avec, à l'intérieur, une mèche de cheveux châtains clairs.

Le bébé de la photo de Marion — Ashley le regarda à nouveau, la tête vide — ne pouvait pas être elle. Il n'avait pas son âge. Il n'avait pas son décor. Il n'avait pas son histoire. Ce bébé, c'était Camille. Camille qui, à l'âge d'un an, dormait dans les bras d'Isabelle à la Croix-Blanche, le temps d'un été, quand Ashley avait six ans, quand Claire cachait un enfant à toute la ville.

Elle posa la photo sur la table du salon de Latifa. Elle regarda longuement. Elle ne sut pas, à cette minute-là, ce qu'elle ressentait. Elle ne sentait pas tristesse. Elle ne sentait pas colère. Elle sentait un mot qu'elle ne savait pas encore, quelque chose comme reconnaissance — au sens premier du terme, celui qui signifie voir à nouveau une chose qu'on a vu avant. Elle voyait à nouveau une chose qu'elle n'avait jamais su qu'elle avait vue.

Elle remit la photographie dans le dossier. Latifa entra avec un thé. Elle posa le plateau. Elle resta trois secondes. Elle dit :

Tu sais où il faut être très prudente, la petite ?

Non.

Dans les maisons où on t'aime vraiment. C'est là que les vérités font le plus mal. C'est là qu'il faut marcher doucement.

Elle sortit. Ashley resta seule avec son thé.

Elle rentra rue des Grands-Sarts à dix-neuf heures quarante. Il neigeait à nouveau — une neige plus légère, celle des fins de journées de janvier qui confondent les contours. Elle gara la Fiat 500 devant la maison. Les lumières étaient toutes allumées. Elle entendit la voix d'Henri au salon, la voix d'Isabelle à la cuisine. Elle entra. Elle salua. Elle monta déposer son sac dans sa chambre.

Elle descendit.

Camille était dans l'entrée. Elle venait, apparemment, de rentrer d'une course rapide au supermarché du coin — elle tenait un sac en toile avec du pain, un sachet de pâtes, un petit flacon de crème fraîche. Ashley l'avait dépassée dans la ruelle, sans la voir, en garant. Elle était là, les bottines encore neigeuses, les joues rouges. Elle portait une parka noire. Les bottines étaient des petites bottines de cuir brun, pointure 37. Ashley le remarqua en trois secondes. Elle avait, maintenant, l'œil pour ces choses.

Tu es sortie ? dit Ashley.

Cinq minutes. Il manquait des œufs.

Tu as été loin ?

Non.

Camille la regarda. Elle posa son sac à terre. Elle regarda Ashley comme on regarde quelqu'un qu'on va reconnaître d'une façon nouvelle. Elle ne dit pas ce qu'elle voulait dire.

Ashley, dit-elle, il y a quelque chose.

Il y a quelque chose que je dois te dire.

Ashley sentit son cœur faire, sous la poitrine, ce petit pas de côté qu'il avait pris l'habitude de faire. Elle ne parla pas. Elle attendit.

Camille ouvrit la bouche.

Elle la referma.

Elle ramassa son sac. Elle dit, plus bas :

Pas ce soir. Je te promets. Pas ce soir.

Elle passa à côté d'Ashley sans la heurter, entra dans la cuisine, posa le sac sur le plan de travail, adressa un sourire poli à Isabelle, rangea les œufs dans le frigo. Ashley resta dans l'entrée, immobile.

Sur le parquet du vestibule, sur les lattes qui avaient gardé la neige, à la place où Camille venait de se tenir, Ashley regarda les traces de ses bottines. Elle regarda les traces lentement. Elle vit, sur la neige rapportée par les semelles, un petit morceau, presque invisible, d'une écorce de pin collée à une partie du caoutchouc. Le même genre d'écorce qu'il y avait partout à Bizory, sur le chemin de terre.

Le même genre d'écorce qu'il n'y avait pas — pas du tout, nulle part — devant le supermarché du coin de la rue.

Camille n'était pas sortie chercher des œufs.

Camille était allée à la maison-forestière.

Ashley ne dit rien. Elle monta.

Elle s'assit sur son lit. Elle sortit le médaillon qu'elle gardait désormais, en permanence, dans la poche intérieure de son pull. Elle le serra. Elle regarda par la fenêtre. La neige tombait sur le jardin. Elle n'avait plus peur de la silhouette au bord des pins — pas ce soir. La silhouette, ce soir, ne serait pas au bord des pins. Elle serait dans la forêt, plus loin, à boire un café dans une cuisine basse sous une ampoule nue, à laquelle passait parfois, de la ville, la jeune femme en parka noire et bottines de cuir brun qui venait peut-être de la première, à une époque où Ashley dormait, commencer à poser les questions qu'Ashley n'avait commencé à poser qu'il y a dix jours.

Ashley se demanda si sa sœur — car c'était désormais une sœur, le mot était établi dans son esprit, même si les papiers, Dieu sait quand, pourraient le démentir — était une alliée cachée ou quelque chose de pire. Elle se demanda comment aimer une sœur qu'on apprend à reconnaître. Elle se demanda comment aimer Camille maintenant que Camille la suivait.

Elle n'eut pas de réponse.

En bas, Isabelle chantait à nouveau.

La même berceuse. Trois notes qui montaient. Trois qui redescendaient.

Ashley se dit qu'il faudrait, tôt ou tard, qu'elle trouve le titre.

Mais pas ce soir. Non. Pas ce soir.