Le Chasseur
Keltoum, ce lundi 20 janvier, à deux heures moins cinq du matin, posa sa main sur l'épaule d'Ashley et dit, de cette voix qu'elle n'avait qu'aux urgences administratives :
Ash, il m'en faudrait encore deux heures. Hafida est bloquée à Luxembourg, elle dit qu'il y a un contrôle routier qui arrête tout depuis minuit, elle rejoint avant cinq heures. Tu pourrais me boucler les expéditions Germe et Daoust ?
Ashley Urbain hocha la tête. Keltoum aurait pu trouver quelqu'un d'autre ; Keltoum l'avait choisie, parce qu'elle savait qu'Ashley ne dormait pas beaucoup ces temps-ci et qu'un peu de travail en plus vaudrait mieux, pour elle, que deux heures supplémentaires à tourner dans sa chambre. Elles ne se l'étaient pas dit. Elles n'avaient pas besoin.
Ashley resta donc. Elle boucla les bons Germe. Elle vérifia les codes d'expédition Daoust. Elle signa les bordereaux. À deux heures douze, elle rendit son badge au contrôle, enfila son blouson, son bonnet, ses gants, sa grosse écharpe noire. Elle ferma son casier, matricule 217. Elle remonta les trois paliers du bâtiment de gestion, salua le gardien de nuit, Émile, qui dormait à moitié sur son poste de télésurveillance. Elle sortit par la porte de service. Elle alluma une cigarette en passant la grille.
La nuit, à deux heures douze, n'avait pas la qualité du petit matin. Elle était plus solide. Plus noire. La neige avait cessé de tomber. Le ciel s'était dégagé d'un seul coup, vers minuit, et il avait laissé place à cette clarté bleue très froide que font, en janvier, les lunes qui ont passé le plein depuis trois jours. Une couche récente de dix centimètres sur les vieilles, plus tassée. Le paysage — les tôles des entrepôts, la clôture, la route, la forêt au loin — avait cette netteté blessante qu'ont les choses sous un éclairage de laboratoire.
Ashley s'arrêta à la grille. Elle regarda la N4. Puis elle regarda la rue de Marche, à gauche.
Habituellement, à cinq heures quarante-deux, quand la ville se réveillait, elle prenait la N4 et elle longeait la zone industrielle jusqu'à la rue du Sablon, puis la place McAuliffe, puis la rue des Grands-Sarts. Vingt-deux minutes. Elle aimait cet itinéraire parce qu'il passait par la boulangerie qui venait d'ouvrir, par la charcuterie de Monsieur Prévot, par la place que commençait à balayer le gardien de la mairie. Il y avait du monde. Il y avait des fenêtres éclairées. C'était le chemin sûr.
À deux heures du matin, ce chemin devenait deux kilomètres sans une seule lumière humaine. Pas un boulanger. Pas un chat. Pas une fenêtre. Le chemin sûr n'était plus sûr, il était seulement plus long. Celui de la rue de Marche, par le bois communal, puis le petit sentier qui débouchait juste derrière son jardin, coupait six cents mètres. Elle ne le prenait jamais. Elle n'avait aucune raison de le prendre, puisqu'elle avait toujours le choix entre deux kilomètres et quelques flocons à l'aube. Cette nuit, elle avait l'esprit lent. Elle pensa six cents mètres de moins. Elle pensa j'ai froid. Elle tourna à gauche.
Cette décision-là, elle allait la reprendre dans son esprit, pendant toutes les heures qui suivirent, et pendant les semaines suivantes, sans parvenir à se répondre pourquoi elle l'avait prise. Elle avait, depuis trois jours, le demi-frère d'Isabelle au bord des pins. Elle avait, depuis douze heures, la silhouette dans la nuit vue par la fenêtre. Elle avait, dans la poche, le numéro direct de Sarah Moreau, à qui il aurait suffi d'un sms et d'une voiture. Elle avait toutes les raisons de rester sur la grande route. Elle prit le raccourci.
Elle le prit parce qu'elle avait oublié, peut-être, qu'on peut mourir sur un raccourci. Elle le prit parce qu'elle commençait à se croire invincible pour la seule raison qu'elle se croyait seule. Elle le prit parce que, quand on a passé la journée entière à chercher qui voulait du mal à sa mère, on n'a plus le réflexe d'imaginer qu'on est soi-même en train de devenir une cible.
Elle coupa par la rue de Marche. Elle marcha vite.
La rue de Marche, après cent mètres, perdait ses maisons. La route continuait entre deux fossés gelés, puis elle rejoignait le sentier qui coupait le bois communal jusqu'à l'arrière de la rue des Grands-Sarts. Le sentier n'était pas éclairé. Pas de lampadaire. Pas de fenêtre éclairée dans un rayon de quatre cents mètres. Le bois, de chaque côté, montait tout droit, une rangée épaisse de pins, une autre de sapins plus anciens qu'on avait laissés, et des bouleaux d'hiver, noirs sur la neige.
Ashley alluma la lampe de son téléphone, la tint à la main pour l'aider à voir les ornières. Le sentier était dur, glacé par endroits, avec un sous-sol de neige compactée. Ses bottes faisaient un bruit régulier, un peu crissant. Dans le bois, à sa gauche, une branche pliait sous le poids de la neige. Plus loin, au bout de sa nuque, un rapace — une chouette peut-être — lança un appel court. Elle n'aimait pas cet endroit. Elle continuait.
Elle sentit, à un moment, une odeur qui ne venait pas du bois.
Du tabac. Un tabac à rouler.
Pas le Pall Mall qu'elle-même roulait. Un tabac plus acre, plus gras, plus humide. Un tabac qu'on reconnaît à la première inspiration quand on a déjà travaillé deux ans à côté d'une femme qui l'utilisait. Marion fumait du Drum. Un tabac hollandais, en sachet bleu, qu'on trouve dans certaines stations-service et rarement en épicerie. Une odeur qui ne se confond pas. Fabien, à l'usine, détestait le Drum. Marion le roulait avec des feuilles jaunes plus longues que les autres. Cette odeur-là, dans ce bois, en janvier, à deux heures dix du matin, n'avait rien à faire.
Ashley s'arrêta. Elle éteignit la lampe de son téléphone.
Elle écouta.
Sa respiration. Le vent minuscule. Le craquement, quinze mètres derrière elle, d'une branche. Puis d'une autre. Pas les craquements d'une bête. Les craquements d'un pas. Un pas qui, quand elle s'était arrêtée, s'était arrêté aussi — mais un quart de seconde plus tard que le sien, comme un pas qui répondait.
Elle reprit sa marche, un peu plus vite. Elle entendit les pas, dans son dos, reprendre eux aussi. L'odeur de tabac n'était pas partie. L'odeur de tabac la suivait.
Elle ne se retourna pas. Elle accéléra. Elle se dit — ou plutôt cela pensa en elle, au-delà des mots —: il reste cinq cents mètres. Tu cours, tu arrives à l'arrière de ton jardin. Tu es chez toi.
Elle accéléra encore. Derrière elle, les pas accélérèrent aussi. Plus lourds. Plus longs. Plus réguliers. Un homme qui courait doucement, comme on court avec quelqu'un qu'on rattrape sans se presser.
Ashley courut. Elle courut vraiment. Elle lâcha son téléphone, elle le fit exprès : elle voulait les deux mains libres, et la chute du téléphone fit un bruit mat dans la neige. Elle sentit l'air lui brûler la gorge. Elle sentit ses bottes perdre un peu d'adhérence à chaque enjambée. Elle ne regarda pas derrière. Elle entendit. Elle entendit très bien — pas de rage dans les pas, pas de souffle court : la respiration du chasseur derrière elle était régulière, professionnelle. C'était un homme qui savait courir. C'était un homme qui était habitué à mesurer sa cadence.
À deux cents mètres du bout du bois, il la rattrapa.
Elle ne le vit pas arriver. Elle sentit une masse dans son dos, large comme une porte, et puis une main sur sa nuque qui la poussait vers le sol, vers l'avant, vers un tronc. Elle tomba sur l'épaule droite. Sa hanche heurta une racine. Elle eut le réflexe — un réflexe qu'elle ignorait avoir — de rouler sur le dos et de donner un coup de pied droit devant elle, vers le haut.
Elle toucha.
Elle toucha quelque chose de dur, une cuisse, un genou. Elle entendit un souffle court, un grognement d'homme qui n'aime pas. Elle se releva. Elle tenta de courir. Il la rattrapa immédiatement. Il la plaqua contre un tronc de bouleau. Elle sentit sa joue racler l'écorce. Elle sentit son haleine, derrière, tiède et sucrée, et, à côté de l'haleine, l'odeur plus précise du tabac, l'odeur de la résine de pin, l'odeur de l'homme.
Elle n'eut pas de cri. Elle n'avait jamais eu de cri ; elle l'apprenait en cet instant. Les femmes à qui on a longtemps dit tais-toi ne crient pas. Elles luttent en silence.
Elle se cabra vers l'arrière, elle envoya son coude gauche vers l'endroit où elle supposait sa gorge. Elle toucha le col. Il gronda. Il lâcha une main. Elle se retourna à demi dans la prise. Elle eut, pendant une seconde et demie, la vue de son visage — un visage long, maigre, râpeux, une barbe de trois semaines plus poivre que sel, des yeux clairs, enfoncés, qu'éclairait à peine le clair de lune par-dessus les sapins. Un visage d'homme qui avait soixante ans mais en avait peut-être cinquante-cinq ; qui avait tué déjà ; qui ne s'était pas arrêté d'avoir ces yeux-là depuis des années.
Il avait la main droite à son cou à lui, à son propre cou à l'homme, pour remettre le col dérangé par le coup. Elle vit cette main : une main large, épaisse, noueuse, une main de forestier, de charpentier. Et, au dos de cette main, une cicatrice ancienne, en forme de croissant de lune, qui courait du majeur jusqu'à la phalange de l'annulaire.
Elle nota la cicatrice. Elle la nota parce qu'elle avait, dans la tête, cette discipline des ouvrières d'expédition qui savent comment survivre aux accidents : on note les numéros de fût quand le fût bascule. On note les détails. Plus tard, on les raconte. Plus tard, on dit aux pompiers à quel étage, à quelle porte.
Elle vit aussi, à son cou, le pendentif. Un médaillon plat, ovale, couleur argent terni, au bout d'une chaîne d'acier simple, qui avait glissé hors du col en même temps que le col avait glissé.
Elle ne réfléchit pas. Elle en prit la chaîne des deux mains, et elle tira. Elle tira comme tirent les enfants qui, pour la première fois, veulent casser quelque chose à quelqu'un. Elle tira de tout son dos, de tout son bassin. La chaîne céda à la soudure. Le médaillon resta dans sa main gauche. L'homme poussa un son que la peur, dans ce contexte, ne put pas bien identifier — un son d'animal surpris, plus que blessé.
Il recula d'un pas. Elle se dégagea.
Elle courut.
Elle courut avec une vitesse qu'elle n'avait jamais eue, sur un sentier qu'elle n'avait pas fait depuis son enfance, en direction de l'arrière de son jardin, en serrant le médaillon dans sa main gauche avec une force qui allait lui laisser, des heures plus tard, la marque de la chaîne sur la paume.
Elle entendit, derrière elle, l'homme reprendre sa course. Il avait perdu quatre secondes. C'était peu pour lui. C'était assez pour elle.
Elle vit, à une centaine de mètres, la clôture du jardin. Elle vit, au-delà, le carré noir de la maison, avec une lumière faible à la fenêtre de la cuisine — Isabelle qui rangeait quelque chose peut-être, Isabelle qui était toujours debout quand personne ne l'était, Isabelle qui veillait.
Elle vit autre chose.
Elle vit, à une trentaine de mètres avant la clôture, la lumière de deux phares qui venaient de l'angle de la rue des Grands-Sarts, qui montaient lentement le chemin qu'on ne prenait pas la nuit, qui n'étaient pas une voiture du quartier, qui n'étaient pas une voiture au hasard. La lumière qui descendait du capot d'une voiture qu'elle reconnut — à la forme, aux optiques — : la Fiat 500 blanche de Camille, celle avec laquelle Camille faisait l'aller-retour à Liège.
Camille était là. Camille, à deux heures vingt-deux du matin, avait sorti sa voiture, avait quitté la maison, avait tourné à la rue de Marche et descendait maintenant le chemin du bois communal, ses phares allumés.
Ashley sortit du couvert des arbres. Elle leva les bras. La voiture freina à six mètres, les pneus raclant la neige. La portière s'ouvrit. Camille, cheveux à peine attachés, en pyjama sous sa parka, les pieds dans des Dr. Martens mal lacées, sauta de la voiture.
Monte !
Ashley monta. Camille referma la portière, verrouilla. Elle ne lui demanda pas pourquoi elle avait du sang au front. Elle fit demi-tour en trois manœuvres sèches, les pneus glissant une fois, l'autre fois pas, et elle redescendit la rue de Marche en accélération contenue. Elle regardait la route devant elle. Elle ne regardait pas Ashley.
Dans le rétroviseur, à vingt mètres derrière elles, entre deux troncs de bouleaux, Ashley vit une ombre reculer vers le bois. L'ombre ne se pressait pas. L'ombre avait accepté qu'on l'avait interrompue.
Camille n'accéléra pas plus qu'il ne fallait. Elle ne prit pas la direction de la gendarmerie. Elle prit la direction de la maison.
Dans la voiture, Ashley se regarda dans le rétroviseur de courtoisie. Elle avait du sang au front, une estafilade de trois centimètres au-dessus de l'arcade gauche — l'écorce du bouleau —, les cheveux défaits, le col du blouson à moitié déchiré. Elle n'avait pas mal, ou plutôt la douleur n'avait pas encore déballé ses tiroirs. Elle gardait dans sa main gauche le médaillon. Elle serra le poing. Elle ne regarda pas, encore, ce qu'il contenait.
Camille tournait à la rue du Sablon.
Camille, dit Ashley. Pourquoi tu étais là ?
Un silence de sept secondes. Camille fixait la route.
J'ai entendu Isabelle se lever à deux heures dix. J'étais réveillée. Je n'ai pas dormi. J'avais des maux de tête. Je l'ai entendue aller à la cuisine. Elle a regardé par la fenêtre du jardin. Elle est restée debout dix minutes sans rien faire. Elle n'avait pas de lumière allumée. Je suis descendue lui demander si ça allait. Elle m'a dit que non, qu'elle avait fait un mauvais rêve. Je suis remontée. Je n'ai pas dormi. Je me suis dit que je viendrais te chercher.
Un deuxième silence. La voiture ralentissait à l'approche de la rue des Grands-Sarts.
Camille. Tu ne viens jamais me chercher.
Non. Je sais.
Pourquoi ce soir ?
Camille répondit — et sa voix, à cet instant, n'était pas la voix qu'Ashley lui connaissait. Ce n'était pas la voix de la jeune étudiante infirmière de Liège. Ce n'était pas la voix de la belle-sœur polie. C'était une voix que Camille cachait depuis plusieurs semaines à la maison, peut-être depuis des mois, une voix plus adulte, plus tendue, une voix d'une personne qui venait de prendre une décision.
Parce que je l'ai vue regarder par la fenêtre d'une manière que je n'aime pas. Parce qu'elle avait son manteau sur le dossier du canapé, prête à sortir, alors qu'elle ne sort jamais la nuit. Parce que je ne sais plus ce qu'il se passe dans cette maison. Parce qu'Henri fume plus que d'habitude. Parce que toi, tu as les yeux d'une femme qui cherche quelque chose. Je ne savais pas quoi faire. Je suis venue.
Ashley la regarda. Camille avait les deux mains au volant. Elle ne la regardait toujours pas.
Camille. Tu sais quelque chose.
Je sais des choses. Je ne sais pas ce qu'elles veulent dire.
Dis-moi.
Pas cette nuit.
Camille.
Pas cette nuit, Ashley. Tu as la tête ouverte. Tu as peut-être une commotion. On rentre. On s'occupe de toi. Après, je te dirai.
La Fiat tourna dans la rue des Grands-Sarts, se gara devant la maison. Les lumières du rez-de-chaussée étaient allumées — toutes. La cuisine, le salon, le vestibule. Isabelle, en robe de chambre, était sur le perron, les bras serrés contre elle, son téléphone à la main.
Quand elle vit descendre Ashley, elle poussa un cri court, très court, étouffé dans la gorge — un son qu'elle rattrapa en portant la main à ses lèvres. Elle courut — un mot qu'on n'utilisait jamais pour Isabelle —, elle courut, jusqu'à la voiture, prit Ashley par les deux épaules, regarda l'entaille du front, regarda les yeux, regarda les pupilles.
Mon Dieu, mon Dieu. Ashley. Ashley. Regarde-moi. Suis mon doigt. Tu me reconnais ? Tu me reconnais ? Regarde-moi. Tu n'as pas de nausée ? Camille, mets-lui la couverture, Camille, dans la voiture, la polaire sur la banquette arrière. Il faut qu'on la mette au chaud. Mon Dieu. Henri ! Henri ! Descends, bouge ! Ashley, regarde-moi, tu me reconnais ? Dis quelque chose.
Elle parlait à toute allure. Elle parlait sans s'arrêter. Elle tremblait — des tremblements visibles, les mains d'Isabelle n'étaient pas des mains qui tremblaient d'habitude, et pourtant, posées sur les épaules d'Ashley, elles tremblaient. Son visage, qu'Ashley n'avait jamais vu que tranquille, avait pris une pâleur que le peu de clair de lune accusait.
Ashley, sous la panique d'Isabelle, n'éprouvait pas ce qu'elle aurait dû éprouver. Elle éprouvait, pour la première fois devant Isabelle, une distance. Une distance clinique. Elle regardait Isabelle comme on regarde une actrice qui joue trop bien. Elle sentit, derrière cette panique qui était sans doute sincère, l'effort d'Isabelle pour la rendre à la hauteur de l'événement. Quelqu'un, dans ce jardin, jouait faux. Quelqu'un jouait peut-être trop juste. Elle n'arrivait pas à distinguer lequel des deux.
Je te reconnais, dit Ashley.
Dieu merci. Dieu merci. Rentre. Rentre. Henri !
Henri arriva sur le perron. Il avait mis son pantalon mais il était pieds nus. Il vit Ashley. Il blanchit en six secondes. Il prononça non. Il le prononça une seule fois. Il descendit jusqu'à la voiture, posa la main sur la nuque d'Ashley comme on pose la main sur l'épaule d'un fils qu'on n'a pas su garder.
Qu'est-ce qui est arrivé ?
Un type m'a attaquée dans le bois.
Où ?
Sentier du bois communal.
Le sentier — tu ne prends jamais ce sentier.
Cette nuit, si.
Henri ne dit rien. Il regarda son épouse, qui avait les deux mains sur les joues d'Ashley, qui respirait difficilement. Il regarda Camille, qui tenait la couverture polaire. Il regarda le bois au fond du jardin, qu'on voyait par-dessus le toit, noir contre le bleu de la nuit. Il passa la main dans ses cheveux. Il dit :
Rentrez. Il fait moins douze dehors. On parle à l'intérieur.
Dans la cuisine, Isabelle reprit un peu d'elle-même. Elle assit Ashley à la table. Elle alla chercher la trousse de pharmacie sur la dernière étagère du placard de la buanderie — une boîte en fer, qu'Ashley connaissait depuis ses huit ans et qui contenait toujours le même mercurochrome d'une vieille marque, des pansements américains, des compresses stériles, de la gaze, une paire de ciseaux à bouts ronds. Elle nettoya l'estafilade. Elle posa une compresse. Elle colla deux bandelettes — Isabelle savait, on n'apprend pas en une soirée ces gestes-là : Isabelle avait appris à faire des pansements aux enfants dans sa longue vie. Elle donna à Ashley un verre d'eau.
Henri avait téléphoné à Sarah Moreau. Moreau arriva avec l'inspecteur Delhaye en quarante minutes. Elle était en gilet pare-balles, ce qu'Ashley n'avait pas vu la fois précédente. Elle posa la main sur le bras d'Ashley.
Racontez-moi.
Ashley raconta. Elle raconta l'odeur de Drum. Le tabac. La cicatrice au dos de la main droite de l'homme, en forme de croissant. Le visage long, maigre, les yeux enfoncés. Elle ne raconta pas encore le médaillon. Elle gardait le poing gauche fermé, sous la table, ce que personne ne remarqua parce que personne ne regarde les poings fermés quand on bande une arcade. Elle gardait pour elle.
Moreau nota. Moreau confirma à Henri :
Vous refusez l'hôpital ?
Oui, dit Ashley.
Je préfère qu'on vous mette sous vigilance. On laisse une voiture dans la rue cette nuit. J'envoie les techniciens au sentier dès qu'il fait jour — avec un peu de chance, il a laissé de la salive sur votre blouson. Un cheveu. Une trace. On va voir.
Il a perdu quelque chose aussi, dit Camille doucement.
Elle avait les yeux posés sur la main fermée d'Ashley sous la table. Elle la regardait d'une manière qui dit, sans paroles : je sais que tu l'as.
Ashley leva les yeux vers elle. Camille leva les siens. Camille hocha la tête. Elle comprenait. Elle comprenait qu'Ashley ne voulait pas le montrer tout de suite. Elle se tut. Elle ne le dit pas à la police. Elle aurait pu. Elle ne le fit pas.
Ashley eut, à cet instant-là, pour Camille, une petite émotion qu'elle n'avait pas prévue. Une petite émotion qui lui traversa le bras gauche, de l'épaule au poignet. Elle ne sut pas la nommer. Elle la laissa passer.
Moreau repartit avec Delhaye à trois heures vingt-quatre. Une voiture de gendarmerie vint se garer en bas de la rue. Ashley reconnut le gyrophare éteint à cinquante mètres, dans la brume du matin naissant.
Isabelle, qui avait recouvré un peu de voix mais dont les mains tremblaient encore, proposa un thé, que personne ne prit. Elle rangea la trousse. Elle rangea les compresses. Elle rangea le bol d'eau. Elle rangea les tasses vides qui étaient sur l'égouttoir depuis la veille. Poignée à droite. Elle répéta le geste douze fois peut-être, dans le silence de la cuisine, comme on reprend l'ourlet d'une nappe quand on a eu très peur.
Henri, à côté d'Ashley, la main posée sur la table, n'arrivait pas à la regarder. Il regardait la nappe. Il dit, une fois :
Je suis désolé.
Il dit cela sans le regarder, et sans préciser à qui c'était adressé. Ashley ne demanda pas.
Elle monta se coucher à quatre heures. Elle dit non à Isabelle qui voulait dormir dans sa chambre sur la chaise. Elle dit non à Camille qui voulait dormir dans la chambre d'à côté. Elle ferma sa porte. Elle la verrouilla. Elle poussa sa commode contre la porte — un réflexe qu'elle n'avait pas eu depuis la quatrième année de primaire, quand Camille n'existait pas encore, quand Henri parlait encore à sa femme, quand elle essayait de faire tenir sa chambre à elle. Elle laissa la lampe allumée.
Elle se déshabilla. Elle jeta le blouson déchiré sur la chaise, sans le regarder. Elle mit la chemise de nuit en coton. Elle s'assit par terre, dos au radiateur. Le radiateur chauffait — Isabelle l'avait monté d'un cran avant de remonter.
Elle ouvrit son poing.
Le médaillon était dans sa paume gauche. Un pendentif ovale, en argent terni, fermé par un petit cran latéral. La chaîne cassée, encore attachée d'un côté. Elle souffla doucement dessus. Elle l'essuya avec un pan de la chemise de nuit. Elle le retourna. Au dos, gravées dans l'argent, trois lettres, mal tenues, par la main d'un amateur : V. M. C.
Elle regarda les trois lettres.
V. Volckmann, peut-être. M. — Marc. Et C. ?
Elle ouvrit le médaillon. Le cran céda. À l'intérieur, derrière une petite vitre ronde qui avait été une vitre de montre autrefois, maintenue par une monture de fortune, il y avait une mèche de cheveux. Des cheveux très fins. Châtains. Un châtain clair qui n'avait pas beaucoup jauni.
Ashley regarda la mèche longtemps.
Elle pensa — et ce fut la première fois qu'elle la formula clairement — que les cheveux d'une femme qu'on a aimée, quand on ne veut pas la laisser partir, on peut les garder ainsi dans un médaillon. Elle pensa que les hommes faisaient cela autrefois, dans les médaillons de deuil du dix-neuvième siècle. Elle pensa que ce genre d'objet n'était pas naturel dans le cou d'un homme de cinquante-cinq ans au fond d'un bois. Il n'était pas hérité. Il n'était pas banal. Il était la preuve qu'un homme tenait encore, dix-huit hivers après, à une mèche précise de cheveux d'une femme.
Elle pensa, et elle l'accepta en une minute, que cette mèche-là était celle de Claire.
Elle referma le médaillon.
Elle le serra dans le creux de la paume.
Elle appuya la tête en arrière contre le radiateur. Le radiateur était brûlant. Il lui chauffait la nuque d'une chaleur qui n'était pas tendre. Elle accepta cette brûlure, parce que c'était la seule chaleur qui pouvait, à cette heure, lui entrer quelque part.
Elle resta ainsi assez longtemps. Une heure. Peut-être deux.
Dehors, la neige recommença à tomber vers cinq heures dix. Pas une neige tranquille. Une neige plus fine, plus biaisée, que le vent d'est poussait en obliques contre la vitre de sa chambre. La lumière du jour n'arriva pas tout de suite. Elle arriva par à-coups, avec un ciel encore nocturne à sa lisière.
Dans la maison, en dessous, Isabelle ne se recoucha pas. Isabelle resta à la cuisine. Isabelle rangea et rangea les tasses que personne n'avait utilisées. Isabelle parla à voix basse, seule — Ashley l'entendait, à travers le plancher, sans distinguer les mots. Isabelle parlait à quelqu'un qui n'était pas là. Ou bien au téléphone. Ashley n'arriva pas à savoir.
Elle ferma les yeux. Elle garda le médaillon serré dans sa main. Elle garda, dans l'autre, la carte de visite que Sarah Moreau avait glissée sous la boîte de pharmacie en repartant, avec un mot écrit à la main en dessous du numéro — appelez-moi demain matin. Pas depuis chez vous.
Elle ne dormit pas. Elle ne chercha pas à dormir. Elle écouta la maison respirer.
Elle pensa — elle le pensa avec cette lucidité blanche qu'on a après les peurs —, elle pensa à la mèche châtain clair dans le médaillon d'un homme qui venait d'essayer de la tuer. Elle pensa à l'homme qui était resté au bord des pins la veille. Elle pensa à sa mère qui écrivait, dix-huit ans plus tôt, qu'elle avait peur d'une Ombre. Elle pensa que l'Ombre avait un cou, maintenant, et sur ce cou, un médaillon. Elle pensa que l'Ombre avait une main, et sur cette main, une cicatrice en forme de croissant.
L'Ombre commençait à avoir des contours.
Ce n'était pas l'aube encore. Mais l'aube approchait.