Sous la Glace
La maison des parents de Nora Sanchez s'élevait au numéro vingt-trois de la rue de la Gare, entre le cordonnier, qui avait fermé depuis deux ans, et un garage Opel qui, à cette heure, avait déjà rabaissé son rideau de tôle. Elle était en brique blanche, deux étages, un balconnet de fer forgé à l'avant, un vieux hêtre dans le jardin de devant que l'hiver avait dépouillé jusqu'à la moelle. Ashley Urbain la connaissait par cœur. Elle y avait passé, entre douze ans et dix-huit, des centaines d'après-midi à boire le thé que faisait la mère de Nora, un thé trop sucré au miel de bruyère qu'on buvait en petit verre à la manière turque, au son d'Oum Kalthoum qui tournait en sourdine depuis le salon du bas.
Ashley sonna à dix-sept heures cinq, le 16 janvier, quand il faisait déjà nuit. La mère de Nora, Latifa, lui ouvrit. Latifa avait soixante-trois ans, les cheveux entièrement blancs coupés court, la peau mate, une paire de lunettes de lecture toujours remontées sur la tête. Elle n'eut pas besoin de demander. Elle vit Ashley sur le paillasson, le sac en travers de l'épaule, le bonnet blanc de neige, les yeux qui n'étaient pas tombés.
Rentre. Monte dans la chambre de Nora. La chambre est prête. J'appelle Nora. Tu restes.
Ashley rentra. Elle monta. La chambre de Nora, à l'étage, n'avait pas changé depuis 2012 : les affiches de Twilight au mur, une étagère de livres de poche, un lit double aux draps à fleurs, un tapis rouge râpé, et cette odeur de la maison — cire, encens très pâle, café oublié à la cuisine — que le temps n'avait pas pu déloger. Ashley s'assit sur le lit. Elle ferma les yeux. Elle ne s'était pas rendu compte, en marchant sous la neige depuis la rue des Grands-Sarts, qu'elle tremblait.
Latifa monta trente secondes plus tard avec une tasse de thé au miel. Elle la posa sur la table de nuit. Elle ne dit rien. Elle toucha, d'un geste très bref, le haut du crâne d'Ashley, comme on vérifie qu'un enfant n'a pas de fièvre. Puis elle redescendit. Au rez-de-chaussée, Ashley l'entendit décrocher le téléphone fixe. La voix de Latifa, quand elle parlait à sa fille, avait cette douceur dure qu'on n'a qu'avec les siens : Nora, c'est la petite Urbain qui vient de sonner. Prends le train ce soir.
Nora arriva à vingt-deux heures dix-sept, par le train de Liège avec correspondance à Libramont, avec un sac en bandoulière, une écharpe rouge jusqu'au nez et des mitaines grises tricotées. Elle monta l'escalier quatre à quatre. Elle n'enleva même pas ses bottes. Elle ouvrit la porte de la chambre, se planta sur le seuil, regarda Ashley, et dit simplement :
Voilà. Raconte.
Ashley raconta. Tout. Le corps au Bois Jacques, Marion, le casier, la clé USB vide, la photo pliée en quatre, le grenier, la caisse, le carnet bleu, Thierry Lambert, Moreau au café des Arcades, Henri dans le grenier le tablier aux mains, tu aurais dû laisser ça là, le sac préparé en quinze minutes, la marche sous la neige. Elle parla à voix régulière, sans presque de pauses. Nora l'écouta sans l'interrompre, assise sur le bord du lit, une main sur le genou d'Ashley.
Quand Ashley eut fini, Nora dit :
Montre-moi le carnet.
Ashley le sortit. Nora le posa sur la table de nuit, à côté de la lampe. Elles s'installèrent l'une à côté de l'autre, dos contre la tête de lit, les pieds sous la couette. Nora tournait les pages lentement. Elle lisait à voix basse les passages que Claire avait écrits en énigmes. Elle s'arrêta à chaque initiale, prononça le nom, réfléchit.
Cette « L. »… Une amie de Claire qui pleurait après les repas. Qui était plus que fragile. Tu ne connais personne de proche avec un prénom en L ?
Non. À part Lucas, et Lucas n'existait pas encore.
Peut-être pas une amie. Peut-être une élève. Une ancienne institutrice. Quelqu'un que tu n'as pas connu. Ta mère a enseigné à Saint-Michel. Et avant ? Elle avait enseigné à Nothomb avant, non ?
Je ne sais pas.
Nora notait sur un bloc les initiales, les phrases-clés, les dates. Elle prit la question à l'envers.
Cette « Ombre ». Toujours au masculin. Quelqu'un que Claire ne veut pas nommer. Quelqu'un qui tient quelque chose. La main qui sait, tu vois ? La main qui sait est sans doute la même personne que l'Ombre. Elle la décrit comme si elle avait peur qu'on la reconnaisse rien qu'à un pronom.
Oui.
Ta mère avait peur, Ashley. Elle avait peur d'un homme du Cercle. Elle parle du Cercle comme d'un groupe régulier. Ta mère, Henri, Isabelle, Thierry. Qui étaient les autres ?
Je ne sais pas.
Il faudra que tu saches. Demain. Ou après-demain. Parce que la personne qui a tué Marion et Thierry, c'est quelqu'un que ton père connaît.
Ashley n'avait pas envisagé, jusque-là, les choses en ces termes. La phrase resta suspendue au-dessus du lit. Elles restèrent silencieuses un moment. Puis Nora referma le carnet, l'entoura de son élastique, et le posa par terre, sous le lit.
Tu as mangé, toi ?
Non.
Tu descends. Ma mère a fait un couscous aux légumes qu'elle t'a préparé avant de m'appeler. Elle sait toujours.
Ashley descendit. Elle mangea, à la table de la cuisine des Sanchez, un couscous aux légumes chaud comme un pardon. Le père de Nora, Kadir, lisait un roman de Yasmina Khadra au bout de la table sans rien dire. Il leva les yeux une fois, regarda Ashley, reprit sa lecture. C'était sa façon de dire qu'elle était chez elle.
Elle ne dormit pas cette nuit-là non plus. Elle ne dormit pas cette nuit, ni la suivante, ni la suivante — les deux nuits qu'elle passa chez Nora, les deux nuits qu'elle aurait pu appeler ses dernières nuits intactes, elle ne dormit pas. Elle resta éveillée, dans le lit à fleurs, le carnet sous son oreiller, les yeux ouverts sur le plafond, à écouter la rumeur lointaine des trains de marchandises qui passaient à cette heure sur la ligne de Luxembourg. Les trains sifflaient en arrivant au passage à niveau de la rue du Vivier ; puis on entendait, pendant quarante secondes, le roulement sourd des wagons sur les rails, puis le silence revenait. À chaque passage, Ashley comptait. Un. Deux. Trois. Quatre. Un moyen comme un autre de faire sortir les pensées par la fenêtre.
Elle pensa beaucoup à Claire. Elle pensa à Claire comme elle n'avait jamais pensé à elle auparavant — non pas à l'image qu'on lui avait donnée de Claire, ni aux phrases d'Henri ou d'Isabelle sur Claire, ni aux trois photographies encadrées dans le couloir. Elle pensa à Claire comme à une femme qui, en juillet 2005, écrivait un carnet qu'elle savait dangereux ; à une femme qui, en janvier 2006, préparait une fuite. Elle pensa à cette femme de trente-deux ans qui tenait son carnet contre elle la nuit, qui faisait le geste, peut-être, d'écouter si quelqu'un montait dans l'escalier. Une femme qui avait peur. Qui écrivait en code pour, si on la trouvait, ne pas la comprendre tout de suite.
Elle pensa qu'elle avait enterré sa mère plusieurs fois dans sa vie. Elle l'avait enterrée à huit ans, sans comprendre, dans la grande tenue noire de petite fille qu'Isabelle lui avait mise et qu'elle n'avait plus jamais portée. Elle l'avait enterrée à treize, quand Isabelle avait décidé, dans le calme de décembre, de déplacer les photographies de Claire du couloir central vers le vestibule — plus discrètes, plus en retrait, moins de poids sur les murs. Elle l'avait enterrée à dix-huit, quand elle avait essayé, par elle-même, de ne plus y penser, et qu'elle avait tenu trois ans. Elle l'avait enterrée à vingt-trois, au moment du mariage d'une cousine à Libramont où Isabelle avait porté une robe bleu ciel qu'Ashley avait cru voir sur Claire sur une photo — et qui n'était pas la même robe, et qui lui avait donné pour une seconde l'impression que Claire revenait, et dont elle s'était remise en trois jours. Elle avait enterré Claire à chaque fois un peu plus fort, à chaque fois un peu plus loin, avec tout ce que cela avait coûté, avec cette patience des survivants.
Elle comprit, dans la chambre de Nora, que Claire n'avait jamais été enterrée. Elle comprit que la morte, dans cette famille, n'avait pas été mise sous terre — elle avait été rangée. On l'avait prise, on l'avait pliée, on l'avait posée à un crochet quelque part derrière une porte, comme un tablier à fleurs bleues. On l'avait disposée. Et une morte qu'on dispose ne se tient pas tranquille. Elle attend. Elle voit qui, dans la maison, remarque son pli.
Ashley, cette nuit-là, remarqua le pli.
Elle remarqua, aussi, qu'elle n'avait jamais eu le droit de pleurer Claire. Jamais. On ne lui avait pas dit : n'y pense plus. On lui avait dit autre chose, plus subtil, qui revenait au même : pense à autre chose. Aux repas, à l'école, aux bottes de neige, au bulletin. À la vie, toujours. Toujours à la vie qui avançait, jamais à la mort qui attendait. Pense à autre chose, ma chérie.
Elle y pensa, cette nuit-là. Elle n'y pensa qu'à cela.
Elle ne pleura pas. Elle y était presque. Elle se dit, à un moment, au milieu de la nuit : C'est maintenant que je pleure. Elle attendit. Ça ne vint pas. Elle comprit que, dans cette maison-ci — la maison des Sanchez, avec sa chaleur, ses radiateurs, ses affiches de Twilight, le souffle de Nora à côté d'elle —, les larmes n'étaient pas les bonnes. Les larmes d'Ashley, si elles venaient un jour, viendraient dans une autre maison, pour une autre raison, à une heure qui n'était pas encore fixée. Elle laissa la chose en suspens. Elle respira. Elle recompta des trains.
Le 17 janvier et le 18 passèrent. Nora resta avec elle. Elles allèrent ensemble, le samedi matin, marcher jusqu'au Mardasson. Le monument, grand comme une étoile à cinq branches de béton pâle, dominait la ville d'une hauteur utile ; on y montait quand on voulait respirer, et l'on y arrivait toujours un peu mieux qu'en bas. Elles marchèrent sous la neige — une neige fine, piquante, qui chahutait —, le bonnet enfoncé, les mains dans les poches. Le Bois Jacques se devinait à trois kilomètres au nord-est, une masse plus sombre sur l'horizon blanc. Ashley le regarda. Nora ne lui dit pas de ne pas le regarder. Ce fut une gentillesse de plus.
Ashley appela Sarah Moreau une fois, le samedi après-midi, du téléphone fixe des Sanchez. Moreau lui demanda où elle était. Ashley le lui dit. Moreau lui conseilla de ne pas rentrer le dimanche. Ashley lui dit qu'elle rentrerait de toute façon. Moreau soupira.
Alors rentrez avec moi dans la voiture. Je passerai vous prendre à dix heures, je vous dépose à votre porte, je monte avec vous si vous voulez.
Non. Pas avec vous dans la voiture. Je dois y aller seule.
Alors appelez-moi en sortant de chez votre père. Appelez-moi si vous entrez, appelez-moi si vous en sortez. S'il se passe quelque chose, appelez-moi.
Je le ferai.
Elle raccrocha. Nora, en face d'elle, avait les bras croisés. Elle dit :
Tu vas lui dire quoi à ton père ?
Je vais lui demander qui est l'Ombre.
Et s'il te répond ?
Je lui demanderai où il range son arme.
Nora la regarda longuement. Elle ne dit rien. Elle connaissait Ashley depuis vingt ans ; quand Ashley prononçait une phrase comme celle-là, il n'y avait plus de marge de manœuvre. Nora acquiesça et sortit de la cuisine pour faire sa valise.
Le dimanche 19 janvier, à dix heures quarante, Ashley sonna à la porte des Urbain. Elle n'avait pas voulu rentrer par sa clé. Elle avait décidé, Dieu sait pourquoi — pour la scène, peut-être, par une dignité qu'elle voulait marquer —, d'entrer comme une visiteuse.
Ce fut Isabelle qui vint ouvrir. Isabelle portait son cardigan beige, son chignon bas. Elle eut un tressaillement très bref en voyant Ashley sur le paillasson. Puis le tressaillement se résorba et son visage revint à sa gravité tranquille.
Ashley. Rentre. Tu dois être gelée.
Je voulais voir papa.
Il est à la cuisine. Il prépare des œufs.
Ashley avança dans le couloir. Elle retira son blouson, son bonnet, ses bottes. Elle marcha en chaussettes jusqu'à la cuisine. Henri était effectivement à la cuisine, au comptoir, devant la poêle. Trois œufs venaient de casser dans l'huile chaude. Il ne portait pas de tablier. Il portait un pull noir.
Il se retourna quand il l'entendit entrer. Il coupa le gaz. Il posa la spatule. Il la regarda, comme il l'avait regardée dans le grenier — avec des yeux dans lesquels il n'y avait pas de larmes visibles, mais quelque chose qui les imitait bien. Il ne dit pas bonjour. Il dit :
Nora a fini par te renvoyer.
Non. Je reviens.
Pourquoi ?
Parce qu'il faut qu'on parle.
Isabelle, derrière elle, s'arrêta à la porte de la cuisine. Elle resta dans l'encadrement. Elle avait entendu. Elle ne fit pas un pas de plus. Elle avait, à cet instant, cette qualité d'absence-présence qu'ont les femmes qui, dans une maison, se tiennent à l'entrée des pièces pour écouter sans être accusées d'écouter.
Ashley ne se retourna pas. Elle savait Isabelle derrière elle. Elle fit celle qui ne savait pas.
Papa. Ta mère est morte comment ?
Henri respira deux fois avant de répondre.
Noyade. À l'étang de la Croix-Blanche. Le 2 février 2006. Elle a laissé une lettre. L'enquête a conclu au suicide.
Tu crois à ça ?
L'enquête a conclu au suicide, Ashley.
Je te demande si tu crois à ça.
Il posa les deux mains sur le rebord du comptoir. Ses épaules s'affaissèrent. Dans le silence qui suivit, on entendit Isabelle, dans le couloir, faire un pas. On entendit aussi, dans le jardin, une corneille cailler puis s'envoler.
Ta mère n'était pas une femme qui se tue, dit Henri. Je l'ai dit à la police. À l'époque. Ils m'ont dit que les hommes disent toujours ça quand leur femme se tue. Ils m'ont dit d'être un homme. Ils m'ont dit de laisser l'enquête faire son travail. Ils l'ont fait. Ils ont conclu. J'ai signé les papiers.
Tu y crois, ou tu n'y crois pas ?
Henri détourna les yeux. Il regarda par la fenêtre, le jardin blanc, les branches du marronnier.
Ta mère ne s'est pas tuée, dit-il à voix presque basse.
Derrière Ashley, Isabelle retint une inspiration. Elle la retint comme on retient un objet qui allait tomber.
Ashley ne bougea pas.
Qui l'a tuée, alors ?
Henri secoua la tête. Il ferma les yeux. Il dit :
Tais-toi. S'il te plaît. Tais-toi.
Papa. Qui ?
Ashley, si tu cherches, d'autres mourront.
Il dit cela sans la regarder. Il le dit comme un homme qui avait déjà prononcé, en d'autres lieux, cette même phrase avec d'autres destinataires, et qui savait que les phrases, quand elles étaient comme celles-là, ne servaient jamais à rien. Il ouvrit les yeux. Il rencontra le regard d'Ashley. Il ajouta :
Tu comprends ce que je te dis ? D'autres mourront. Je ne te demande pas ça par caprice. Je te le demande parce que j'ai vécu dix-huit années à essayer de faire en sorte que tu sois la seule, avec moi, à rester en vie.
Je n'ai pas l'impression d'avoir été protégée, papa. J'ai l'impression d'avoir été rangée.
Henri reçut le mot. Il ne répliqua pas. Il se détourna vers la poêle, souleva les œufs, les posa dans une assiette. Il ne les mangea pas. Il posa l'assiette sur le comptoir. Il passa à côté d'Ashley sans la toucher, s'assit à la table, mit ses mains à plat sur le bois, baissa la tête.
Ashley resta debout.
Elle se retourna vers Isabelle, qui était toujours à la porte. Isabelle ne bougea pas. Son visage, dans la lumière du couloir, était exactement le sien — posé, doux, tranquille. Il n'y avait dans ce visage aucune trace de ce qu'il venait d'entendre. Rien. Comme si rien n'avait été dit.
Isabelle dit :
Je vais faire du café. Vous êtes blancs comme des morts tous les deux.
Elle entra dans la cuisine. Elle passa devant Ashley sans la heurter. Elle atteignit la cafetière italienne, la démonta, la rinça, la remonta, la remit sur le feu. Elle prit trois tasses dans le placard du haut. Elle les posa sur la table. Poignée à droite. Poignée à droite. Poignée à droite. Elle mit du sucre dans le sucrier, bien qu'il y eût déjà du sucre dans le sucrier, parce qu'elle avait remarqué qu'il y en avait peu. Elle ouvrit le tiroir à couverts, prit trois petites cuillères. Elle ferma le tiroir.
Elle ne regarda pas Henri. Elle ne regarda pas Ashley. Elle regarda la cafetière sur le feu. Elle attendit que le café monte. Quand le gargouillis commença, elle retira la cafetière, la posa sur le dessous-de-plat en liège que Claire avait tissé autrefois, et versa le café dans les trois tasses.
Elle poussa doucement une tasse vers Henri.
Elle en poussa une vers Ashley.
Elle garda la sienne à deux mains. Elle s'assit. Elle dit, comme si elle reprenait une conversation interrompue une minute plus tôt :
Ashley, ma chérie, écoute-moi.
…
Je sais que cette histoire de Marion t'a bouleversée. Je sais aussi que tu es montée au grenier. Henri me l'a dit. C'est une bonne chose, au fond. Il fallait bien que tu saches, un jour ou l'autre. On t'a trop protégée. Je t'ai trop protégée. Il faut se rendre justice, parfois.
Elle but une gorgée. Elle reposa la tasse.
Ta mère était une femme douce, inquiète sur la fin. Elle a eu, dans les derniers mois, des idées qu'il valait mieux ne pas écouter. Il y a eu des moments où elle s'imaginait des choses sur les gens qui l'entouraient. Elle voyait le mal dans les amis. C'est terrible, pour une femme intelligente. Mais il y a des dépressions qui font ça. Il y en a qui font voir l'Ombre partout. Ton père a tenu cette maison du mieux qu'il a pu. Moi, j'ai pris le relais.
Elle chercha Ashley des yeux. Elle trouva ses yeux. Elle sourit faiblement.
Ne fais pas de mal à ton père en faisant remonter tout ça, ma chérie. Il n'a pas besoin qu'on rouvre cette nuit-là.
Ashley soutint le regard quatre secondes. Ce fut long. Puis elle baissa les yeux vers sa tasse. Elle dit, en regardant la surface du café :
Isabelle. Tu as eu, toi, dans la famille, quelqu'un avec des idées ? Quelqu'un qui voit des choses que les autres ne voient pas ?
Isabelle ne bougea pas.
Pardon ?
Un frère, une sœur. Dans ta famille.
Un silence. Isabelle remua doucement son café. Elle parla, la voix encore tranquille, peut-être un ton plus bas :
J'ai un demi-frère. Marc. Il vit à l'écart. Il a toujours été fragile.
Fragile ?
Il a fait la guerre, ma chérie. Tu sais ce que c'est, ces hommes qui reviennent avec des choses à l'intérieur. Il vit seul. Il voit très peu de monde. C'est notre petite affaire à moi et à lui. Personne dans cette maison ne s'en occupe que moi.
Il habite où ?
Pourquoi tu me demandes ça ?
Isabelle posait la question doucement. Sa voix était tranquille. Son regard était tranquille. Et pourtant, à la table, il y avait maintenant une chose qui n'y avait pas été une seconde avant. Une tension très mince, presque inaudible, comme celle d'un fil de pêche que l'on sentirait, peut-être, si on mettait la main sur l'eau.
Parce que tu en parles peu, dit Ashley.
Je n'en parle pas parce qu'il n'y a rien à dire. Il ne fait pas partie de nos vies. Il ne faut pas qu'il en fasse partie.
Henri releva la tête. Il regarda Isabelle, cette fois. Un regard qu'Ashley n'arriva pas à déchiffrer. Un regard de mari, peut-être, qui avait vu sa femme dire cette phrase avant. Il reprit son café. Il but une gorgée. Il reposa la tasse. La poignée, sous sa main, s'orienta à gauche. Isabelle tendit la main, sans un mot, la remit à droite.
Ashley le vit. Elle le vit très nettement.
Elle ne dit rien.
Elle monta dans sa chambre à onze heures cinq. Elle rangea son sac sur la chaise, sans le défaire entièrement. Elle s'assit au bord du lit. Elle envoya un sms à Sarah Moreau : Je suis rentrée. Je dors ici ce soir. Pas d'agression. Henri admet que Claire n'a pas fait ça. Refuse le nom. Isabelle a un demi-frère, Marc, fragile, ex-combattant, vit seul. Je vous en reparle.
Moreau répondit dans les deux minutes : Compris. Marc Volckmann. On le connaît. Je vous rappelle demain.
Ashley relut le nom. Marc Volckmann.
Elle sortit son carnet Clairefontaine et elle inscrivit, en première ligne de la nouvelle page : Marc Volckmann. Demi-frère d'Isabelle. Ex-combattant. Isabelle dit : il a toujours été fragile.
Puis, deux lignes plus bas : Elle est passée derrière Henri pour remettre la tasse à droite. Elle n'a pas pu s'en empêcher.
Elle referma le carnet.
Elle se leva. Elle descendit. Elle passa devant Henri, qui s'était réinstallé au bureau à lire, sans lever la tête, sans rien dire. Elle entra dans le bureau.
Papa. Tu gardes encore ton pistolet ?
Il la regarda avec cette lenteur qu'il avait toujours eue pour absorber les questions qu'il n'aimait pas. Il dit :
Oui.
Où ?
Il hésita.
Dans le tiroir du bas, dit-il. Sous les papiers de la voiture.
Il rouvrit le tiroir. Elle le vit, elle — une vieille pochette en cuir brun, à côté d'une boîte de cartouches, et dans la pochette une silhouette aplatie qu'elle reconnut pour en avoir vu une semblable dans un vieux polar à la télé : un pistolet, son Walther PP, dossard gendarmerie, qu'il avait gardé à sa retraite. Il referma le tiroir.
Pourquoi tu me demandes ça, Ashley ?
Pour savoir où il est.
Il ne répondit pas. Il la regarda sortir du bureau. Il ne pleura pas. Il ne pleurait jamais devant elle, c'était leur règle à eux deux. Elle referma la porte en partant.
La nuit tomba tôt, à seize heures quarante-cinq. Ashley resta dans sa chambre jusqu'à vingt-et-une heures. Elle alluma la lampe de chevet, éteignit la lumière du plafond. Elle relut le carnet bleu, section par section. Elle nota, sur sa feuille blanche, les deux nouvelles initiales : M. (peut-être Marc), V. (Volckmann). Elle essaya de se souvenir d'un homme grand, maigre, aux yeux creux, qui aurait croisé son enfance. Elle ne trouva rien. Marc Volckmann ne faisait pas partie des visages de l'album de famille. Marc Volckmann avait été écarté. Marc Volckmann n'existait pas, dans la maison des Urbain, sauf comme le frère d'Isabelle qu'on ne voyait jamais.
À vingt-et-une heures dix, elle entendit la porte du jardin. Henri sortait fumer.
Elle se leva. Elle alla à la fenêtre. Elle tira un peu le rideau.
Elle regarda son père, sur le perron, allumer sa Gauloise blonde d'une main qui tremblait. La braise rougeoya. Il inspira longuement. La fumée sortit de sa bouche en volutes qui se mêlèrent aux flocons. Il resta immobile deux minutes. Il ne fumait pas vraiment la cigarette. Il la tenait.
Ashley regarda, au-delà d'Henri, le fond du jardin. Le fond du jardin, chez les Urbain, s'arrêtait à une clôture en bois séparant la propriété d'une petite parcelle qui appartenait à la commune et qui jouxtait le bois communal. Au bois communal, l'été, on cueillait des mûres ; l'hiver, c'était une masse sombre, impénétrable, où les pins serrés absorbaient la lumière. Un ancien chemin de débardage, jamais entretenu, y descendait depuis la nationale.
Il y avait, à l'orée de ce bois, à quarante mètres du perron, une silhouette.
Un homme. Grand. Maigre. Immobile. Les bras le long du corps. Il regardait la maison.
Ashley se figea. Elle ne bougea plus. Le rideau la recouvrait à moitié ; elle espéra qu'il ne la voyait pas. La silhouette ne bougeait pas. Elle resta là. Dix secondes. Vingt. Trente.
Henri, sur le perron, ne la vit pas — il fumait, la tête penchée, le regard au sol. Henri n'avait pas l'œil tourné dans cette direction. Il ne savait pas qu'il y avait un homme à l'orée des pins, qui le regardait fumer.
Ashley sentit son cœur battre derrière les côtes d'une manière qu'elle ne lui connaissait pas. Une manière lente, lourde, régulière. Pas une peur d'enfant — une peur qui se posait à l'intérieur d'elle, qui prenait sa place, qui s'installait.
La silhouette recula, au bout d'une longue minute. Elle recula d'un pas. Puis d'un autre. Puis elle fit demi-tour. Elle s'enfonça dans les pins. Elle ne se pressa pas. Elle avait bien le temps. Elle fut absorbée par le bois comme on est absorbé par une eau noire — sans bruit, sans résistance.
Ashley resta à la fenêtre une minute encore. Henri écrasa sa cigarette. Il rentra. Il ne vit rien.
Elle lâcha le rideau. Elle recula d'un pas. Elle s'assit sur le lit. Elle respira.
Elle sortit son téléphone. Elle ouvrit l'application des notes. Elle tapa, d'une main qui tremblait un peu, une phrase. Elle la tapa lentement, deux fois, parce que la première fois, les lettres ne se mettaient pas au bon endroit. La phrase, quand elle fut propre, était celle-ci :
Papa n'a pas menti. Il a juste tué la vérité autrement.
Elle enregistra la note. Elle posa le téléphone à côté de l'oreiller. Elle ne ferma pas la lampe.
Elle ne dormit pas.
Elle écouta la maison. Les pas d'Isabelle qui rangeait les tasses pour la nuit. Les pas d'Henri qui montait se coucher, qui hésitait à une marche, qui repartait. La porte qui grinçait au fond du couloir, sans doute Lucas qui allait aux toilettes. Le sifflet, au loin, d'un train qui passait la rue du Vivier.
Dehors, à quarante mètres du perron, elle ne savait pas si l'homme au bord des pins avait vraiment quitté le bois ou s'il s'était simplement reculé de quelques mètres pour, lui aussi, écouter.
Elle ne le sut pas cette nuit-là.