Les Enfants de la Neige
Sommaire
Chapitre Trois

Le Carnet Bleu

Bastogne · 13 – 16 janvier

Nora Sanchez était passée le samedi soir à la Gaume, comme elle l'avait promis. Elles avaient bu deux verres, un café, deux autres verres. Elles avaient parlé de tout, puis de rien, puis de Marion. Nora avait, à la troisième gorgée, posé la main sur celle d'Ashley et n'avait pas parlé pendant trois minutes, ce qui, de la part de Nora Sanchez, équivalait à un discours. Elle était repartie dimanche à midi, par le train de Libramont, les yeux un peu rouges, en promettant de revenir le week-end suivant pour rester plus longtemps. Ashley l'avait regardée disparaître derrière la vitre du wagon à petites vitres jaunies, puis était rentrée à pied jusqu'à la rue des Grands-Sarts sous une neige qui ce jour-là, en tombant, ne faisait aucun bruit — une neige de silence, une neige qui semblait n'avoir rien à dire.

C'est le lundi 13 janvier, peu après seize heures, qu'Ashley monta au grenier.

Elle avait attendu ce moment précis depuis la veille. Elle avait attendu qu'Isabelle soit partie à la bibliothèque — son service du lundi commençait à quinze heures et se terminait à dix-neuf —, que Lucas soit descendu chez son copain Arnaud en bas de la rue pour un devoir commun de géographie, que Camille soit repartie à Liège le matin même, son sac sur l'épaule. Elle avait attendu qu'Henri, à la cuisine, sorte boire son café au bistrot de la place Saint-Pierre comme il le faisait toujours à dix-sept heures cet hiver-là pour voir des visages autres que ceux de sa maison. Quand la porte d'entrée claqua, qu'Ashley entendit son père tourner dans la rue en direction de la place, elle posa son livre sur la table basse et monta.

L'escalier du grenier était à l'extrémité du couloir de l'étage, après sa chambre, dissimulé derrière une porte basse en chêne que personne n'ouvrait jamais. Elle décrocha la clé, qui pendait à un clou dans la penderie du palier, au-dessus d'un porte-parapluies en cuivre vert-de-gris. Elle introduisit la clé dans la serrure. Le mécanisme refusa deux fois, puis céda.

Derrière la porte, neuf marches raides. La poussière montait au visage en petites colonnes de particules. Ashley alluma l'ampoule nue qui pendait au bout d'un fil usé. L'ampoule éclaira une pièce sous pente, longue de cinq mètres, large de trois, encombrée de cartons, de meubles bâchés, d'une grande malle noire aux coins de laiton, d'un mannequin de couturière sans tête, d'une ancienne machine à écrire Olivetti sur une étagère. Les poutres de chêne étaient noires de suie, plus anciennes que la maison, récupérées, disait la légende familiale, d'une vieille grange de la rue du Vivier démolie en 1947. Le sol de planches craqua sous son pas.

Il faisait froid. Cinq degrés peut-être. L'haleine d'Ashley faisait de la vapeur. Elle fit le tour du regard. Tout ici avait été rangé par quelqu'un — par Isabelle, assurément — et ce rangement avait quelque chose de maniaque et de gentil, comme si on avait voulu, avant tout, éviter aux objets la honte d'être en désordre. Les cartons étaient étiquetés à la main, en capitales propres : photos famille 1985-1995, jouets Lucas bas âge, service à thé grand-mère Berthe. Aucun carton ne portait le nom de Claire.

Ashley se baissa derrière la malle noire. Elle avait, depuis l'enfance, cette intuition des enfants qui grandissent dans les maisons où l'on cache : les choses qu'on veut garder intactes sont rarement à la vue. Elle souleva la malle de deux centimètres, passa la main dans l'interstice. Elle ne sentit rien. Elle la déplaça de dix centimètres. Elle chercha derrière. Et là, oui, là, entre la malle et la paroi en lattes, une caisse en bois brut, de celles qui contenaient autrefois les bouteilles de vin chez le grand-père Urbain, dissimulée sous une couverture grise.

La couverture était recouverte d'une poussière si épaisse qu'elle dessinait, quand on la soulevait, des bandes claires à l'emplacement des plis.

Ashley tira la caisse au milieu de la pièce. Elle s'assit sur le plancher, les jambes croisées, et elle souleva le couvercle.

À l'intérieur, des livres d'école. Six ou sept. Des livres aux couvertures plastifiées devenues jaunes, aux étiquettes de l'école Saint-Michel où Claire avait enseigné. Le livre du maître, CE1, 1998. Le manuel de lecture, CE2, 2003. Mathématiques, CM1, 2005. Des notes dans les marges, à l'encre noire, de la main de Claire, qui disait — Ashley reconnut l'écriture à la première phrase — à bien souligner à la craie ; attention aux gauchers ; Lucie, se méfie du « é » ; Matthias travaille mieux qu'il ne le montre. Chaque annotation était une petite attention à un enfant qui avait aujourd'hui une trentaine d'années, qui avait son propre travail, son propre enfant, et qui ne savait peut-être pas que sa maîtresse, dix-huit ans avant, l'aimait à ce point.

Sous les livres, un tablier.

Pas n'importe quel tablier. Le tablier à petites fleurs bleues qui pendait, au rez-de-chaussée, à la porte de la buanderie, intouchable. Ou plutôt, Ashley le comprit en le dépliant, un second tablier, identique. Claire en avait eu deux. Un pour la cuisine, qui pendait encore en bas ; un pour l'école, qui dormait là, plié en quatre, avec au fond de la poche de devant un crayon de couleur rouge, court, mâchouillé, comme si Claire avait pris un crayon des enfants pour écrire une note vite en classe et l'avait glissé là sans y penser.

Ashley porta le tablier à son visage. Elle ne s'y attendait pas. Elle ne s'attendait à aucune odeur après dix-huit ans. Et pourtant, quand elle posa le tissu sous son nez, elle reçut — de très loin, presque à la limite de ne plus exister — une odeur de cire à la lavande. Une odeur d'école primaire. Un parfum de jeune femme de trente ans qui s'est habillée le matin devant un lavabo.

Elle ferma les yeux. Elle respira. Elle ne dit rien, ne pensa rien. Elle laissa le tablier lui poser sur le visage, pour cinq secondes, ce qu'il était capable de lui poser.

Puis elle le reposa. Elle continua la caisse.

Sous le tablier, une enveloppe de papier kraft. Elle contenait des photographies — Claire jeune, à dix-huit ans avec des copines à Ostende ; Claire à vingt-cinq au mariage d'une cousine ; Claire enceinte d'Ashley, le ventre rond sous une robe d'été bleue, devant une haie qu'Ashley ne reconnut pas ; Claire dans une cuisine qu'elle ne reconnut pas non plus, un bébé dans les bras — un bébé aux cheveux foncés, le même qu'on voyait dans la photo pliée en quatre de Marion.

Ashley sortit toutes les photographies. Elle les aligna sur le plancher, en ligne droite, comme on aligne des preuves. Il y en avait dix-sept. Trois étaient couleur, les autres noir et blanc. Sur cinq d'entre elles figurait ce bébé. Sur deux, Claire le tenait dans ses bras. Sur une, le bébé, plus grand — peut-être un an, peut-être un an et demi — se tenait debout, appuyé à une chaise, dans une pièce en papier peint jaune qu'Ashley ne reconnut pas. Il riait. Il avait de petites dents.

Sur aucune de ces photographies, Ashley n'était présente.

Ashley remit les photographies dans l'enveloppe. Elle mit l'enveloppe sur le côté. Elle continua.

Sous l'enveloppe, un carnet.

Un carnet relié en toile bleu nuit, format quinze sur vingt, quatre-vingt-seize pages. Une élastique de caoutchouc croisée autour du carnet en gardait les pages fermées. Un signet rouge, fané à son extrémité, sortait de la tranche. Sur la couverture, rien. Pas de nom, pas d'initiales, pas de titre. Seulement, en bas à droite, discrètement, au crayon, l'inscription 22/07/2005. La date à laquelle Claire avait commencé à écrire.

Ashley retira l'élastique. Elle ouvrit le carnet à la première page.

L'écriture était celle que l'on commence à reconnaître : les « a » très ronds, les « t » barrés à la diagonale, l'inclinaison régulière de droite. Une écriture d'institutrice. Une écriture disciplinée.

Pas un prénom. Pas un destinataire. Pas un Journal, pas un Cher ami, pas une date en tête de page. Seulement, en haut à droite, un petit « 1 ». Puis, en dessous, sans alinéa :

Je l'ai fait. J'ai acheté un carnet neuf, rien qu'à moi. Je n'écrirai pas que je l'ai acheté. Je ne l'écrirai nulle part. Si quelqu'un le trouve, il faudra qu'il devine. Je vais essayer, au moins, de mettre des phrases qui ne se retournent pas contre moi.

Ashley tourna la page. « 2 ».

L. a dormi ici cette nuit. Elle a pleuré après le repas. Je n'ai pas su quoi lui dire. H. est sorti dans le jardin, il fume trop. Il ne comprend pas encore qu'elle est plus que fragile. Il croit qu'elle pose. Moi je sais. Une femme voit.

« L. » — Ashley leva les yeux. L., qui pleure après les repas. L., qui n'est pas fragile mais plus que fragile. L., qu'Henri croit poseuse et que Claire voit autrement. L., qu'on recevait chez soi pour la nuit.

Elle continua. « 3 ». « 4 ». « 5 ». À la page douze, une phrase seule, au milieu de la page, entourée d'un cadre tracé à la règle :

Je ne suis pas sûre d'aimer le Cercle. Pas cette année.

Page quinze :

H. me croit. H. me croit toujours. C'est ce qui me sauve. Si H. ne me croyait pas, je crois que je serais déjà partie. H. ne sait pas voir ce que je vois mais il me croit quand je le lui dis.

Page dix-sept :

La main qui sait m'a souri ce midi. Elle sait que je sais. Elle sait que je ne dirai rien. Elle sait aussi que je tiens. Ce n'est pas pour rien qu'elle me tient. Elle tient ce qu'elle ne peut pas casser.

La main qui sait. Ashley relut. Elle ne comprit pas. Elle continua.

Page dix-neuf :

Je ne peux pas écrire son nom. Je ne veux pas qu'il s'écrive. L'Ombre aime qu'on ne l'écrive pas, ça lui donne encore plus de force. Quand je ne parle pas de Lui, il me laisse tranquille. Mais il est là. Il est toujours là. Il y est depuis le premier week-end.

L'Ombre. Une majuscule. Un masculin. Il. Quelqu'un qu'il ne fallait pas nommer. Quelqu'un qui, quand on le nommait, revenait ; quand on se taisait, s'éloignait.

Page vingt-trois :

C. grandit. Elle a quatorze mois. Elle marche mieux que Lucie à l'école. Je la vois parfois courir dans le jardin derrière I. et j'ai envie de pleurer pour une raison que je ne dirai pas. Je regarde H. qui joue avec elle sur la terrasse et je le remercie en silence d'être ce qu'il est. C'est lui qui nous sauve tous.

« C. » Quatorze mois, en juillet 2005 — Ashley fit le calcul vite —, donc née en mai 2004. « C. » n'était pas Camille. Camille était née, aux papiers de la famille, en avril 2006. « C. » était un autre bébé. Le bébé de la photo. Et ce bébé, dans la phrase de Claire, était traité d'une manière qui n'était pas celle d'un enfant de la voisine ou d'une filleule : Je la vois parfois courir dans le jardin. J'ai envie de pleurer pour une raison que je ne dirai pas.

Ashley relut la phrase. Elle la relut une deuxième fois. Elle n'y crut pas tout de suite.

Elle continua. « 29 ». « 34 ». Les pages se faisaient plus brèves à mesure que l'hiver 2005-2006 avançait. Les initiales revenaient — « I. », « L. », « H. », « C. », « T. », et cette « Ombre » qui n'avait pas de lettre.

Page quarante-huit, écrit en diagonale, à la hâte :

Je vais partir. Je n'ai pas le choix. Je vais prendre C. et je vais partir. Je ne sais pas encore où. A. est trop petite, elle reste avec H. pour l'instant, je reviendrai la chercher quand ce sera sûr. I. ne comprendra pas. I. ne pardonnera pas. Mais je n'ai plus le choix. L'Ombre est trop près.

Et, deux lignes plus bas, soulignées deux fois :

Personne ne doit lire ce carnet.

Ashley referma le carnet.

Elle se leva. Elle n'arrivait pas à respirer proprement. Le grenier était froid, mais ce n'était pas le froid du grenier qui lui serrait la poitrine. Elle fit trois pas vers la lucarne. Elle l'ouvrit. Elle mit le visage dehors, dans la neige qui tombait. Elle reçut les flocons sur les paupières, sur les joues, dans les cheveux. Elle respira longuement. Elle se dit, dans l'ordre :

Un : le bébé de la photo s'appelle C.

Deux : il est né en mai 2004.

Trois : Claire, en juillet 2005, parlait de lui comme s'il était à elle.

Quatre : Claire voulait partir, avec C., et revenir chercher Ashley.

Cinq : Claire parlait d'une Ombre qu'elle n'osait pas nommer.

Six : Claire parlait d'une « main qui sait ».

Sept : Claire est morte le 2 février 2006.

Huit : dans les papiers officiels, Camille Thirion est née en avril 2006.

Elle reprit son souffle. Elle referma la lucarne. Elle retourna à la caisse. Elle remit le carnet dans sa poche intérieure. Elle remit l'enveloppe de photographies dans le carton, mais pas toutes : elle en prit trois, les plus nettes du bébé, et les glissa dans le carnet. Elle remit le tablier dans la caisse, replié comme il l'était, avec le crayon rouge au fond. Elle remit le couvercle. Elle remit la couverture grise. Elle repoussa la malle à sa place, mais elle fit, cette fois, une erreur. Elle la poussa deux centimètres plus à droite qu'elle ne l'avait trouvée. Deux centimètres. Elle ne le remarqua pas.

Elle éteignit l'ampoule. Elle referma la porte à clé. Elle raccrocha la clé au clou. Elle descendit l'escalier. Elle retourna dans sa chambre. Elle rangea le carnet sous le matelas, à côté de la photo pliée en quatre. Elle ferma la porte. Elle s'assit au bord du lit.

La maison était silencieuse. La neige tombait.

Elle se dit que « C. » était Camille. Elle se dit qu'elle ne savait pas comment c'était possible et qu'elle allait l'apprendre.

Le lendemain, mardi 14, puis le mercredi 15, Ashley vécut en surface. Elle travailla ses deux nuits à l'usine, l'une sur le convoyeur numéro trois, l'autre à la gestion. Keltoum lui posa une fois la main sur l'épaule, sans rien dire. Elle rentra dormir, mangea les repas d'Isabelle, répondit par monosyllabes aux questions d'Henri, joua une fois aux échecs avec Lucas dans le salon, perdit — il était devenu très bon, personne ne l'avait vu arriver. Elle relut, la nuit, le carnet. Elle tentait chaque page. Elle tentait chaque initiale. Elle essayait de mettre des noms.

« H. » Henri. Cela, elle en était sûre. H. fumait, H. croyait Claire, H. jouait avec C. sur la terrasse. Pas d'ambiguïté.

« I. » Isabelle. L'amie. Celle qui courait derrière « C. » dans le jardin. Celle que Claire avait peur de blesser en partant.

« L. » Une femme qui pleurait après les repas. Plus que fragile. Ashley ne connaissait personne de proche qui porte un prénom en L. Elle chercha dans les albums, dans les lettres, elle ne trouva pas. Elle laissa ouverte cette initiale.

« T. » Thierry Lambert, peut-être, le journaliste de L'Avenir dont Marion gardait la coupure. Cela collait avec la date du premier Cercle — Claire parlait du « Cercle » comme d'un rituel de week-ends à la Croix-Blanche.

« C. » Le bébé. Certainement Camille, à qui on avait donné une date de naissance qui l'éloignait, de deux ans, de la réalité.

« L'Ombre » — sans initiale. L'homme qu'il ne fallait pas nommer.

La « main qui sait » — personne encore, figure plus qu'individu.

Elle prit une feuille, le matin du 16, et elle dessina un petit schéma. Six cercles, disposés en étoile. Elle y plaça H., I., T., L., l'Ombre, Claire. Elle traça des lignes entre Claire et les autres. Elle traça des flèches. Elle n'arrivait pas à dessiner de flèche entre Claire et l'Ombre ; elle l'entoura, elle laissa la case vide. Elle se dit : quelqu'un a peur de quelqu'un. Cette peur-là est un fil. Et au bout du fil, il y a quelqu'un.

C'est ce matin-là, jeudi 16 janvier, qu'elle entendit la radio du petit-déjeuner annoncer la deuxième mort.

Elle était debout à la fenêtre de la cuisine. Isabelle, derrière elle, rangeait les tasses propres de Lucas. Henri, assis, feuilletait son journal. La voix du présentateur de Must FM, toujours la même, prononça les mots sans que la journée change, mais en changeant tout :

À Neufchâteau, un homme de soixante ans a été retrouvé sans vie dans son garage hier en fin de journée. Selon les premières informations, le corps présenterait des traces de violence. La victime est identifiée : il s'agit de Thierry Lambert, ancien journaliste à L'Avenir du Luxembourg, récemment mis à la retraite. Nous y reviendrons dans le journal de huit heures.

Ashley ne bougea pas. Isabelle non plus. Henri leva la tête.

Thierry.

Il dit le prénom à voix basse, comme à quelqu'un qu'on rencontre dans une épicerie. Il reposa son journal. Il se leva. Il alla à la fenêtre, à côté d'Ashley. Il respira longuement, comme on respire avant une mauvaise nouvelle qu'on veut avaler d'un coup.

Tu le connaissais ? demanda Ashley.

Comme tout le monde.

Comme tout le monde ?

Un peu plus. On jouait au bridge ensemble en 2002. Il est venu à la maison deux fois. Ta mère l'aimait bien. Elle disait que c'était un homme honnête dans un métier qui ne l'est pas.

Isabelle, derrière eux, essuyait une assiette qu'elle venait d'essuyer. Elle l'essuya une deuxième fois. Ashley le vit dans le reflet de la vitre. Elle ne se retourna pas. Elle avait appris, en une semaine, à ne jamais se retourner vers Isabelle quand Isabelle venait d'entendre un nom de plus.

Comment il est mort, Henri ? demanda Isabelle doucement.

Traces de violence, ils ont dit.

Chez lui ?

Dans son garage.

Isabelle reposa l'assiette. Elle prit une petite serviette, essuya un coin de plan de travail qui n'en avait pas besoin. Elle dit :

Mon Dieu. Tu devrais peut-être appeler quelqu'un. La gendarmerie. Tu étais ami. Ils voudront t'entendre.

Oui, dit Henri. Je vais les appeler.

Il sortit de la cuisine. On l'entendit dans le bureau, décrocher le téléphone. Sa voix s'installa, longue, basse, patiente. Il parla à quelqu'un pendant quinze minutes. Quand il revint, il avait mis un pull propre, comme s'il partait. Il ne partit pas. Il se rassit à la table. Il regarda Ashley.

La police veut me voir demain. Je vais aller à Neufchâteau.

D'accord.

Tu devrais pas faire attention à tout ça, Ashley. C'est de la vieille histoire.

Ashley le regarda. Henri soutint le regard trois secondes — ce qui, de la part d'Henri, était déjà une grande violence — puis détourna les yeux, se leva, s'excusa, sortit fumer dans le jardin. Isabelle continua d'essuyer des choses. Ashley monta dans sa chambre, prit son téléphone, composa un numéro qu'elle avait noté dans son carnet.

Sarah Moreau répondit à la troisième sonnerie.

Elles se retrouvèrent à onze heures au Café des Arcades, place McAuliffe, dans le fond de la salle près du radiateur. Moreau buvait un café noir serré qui refroidissait sur la table depuis vingt minutes. Elle portait la même parka bleu marine. Elle portait, sous la parka, un pull en laine noire à col montant qui donnait à son visage une dureté qu'elle n'avait pas en salle de réunion. Elle avait quelque chose, aujourd'hui, d'un animal qui suit une piste, et cette chose-là rendait son regard plus doux et plus tranchant à la fois.

Ashley s'assit en face. Elle commanda un thé.

Vous avez appelé, dit Moreau. Je n'ai pas enregistré cet appel. Personne n'est au courant que nous sommes là. Vous êtes là parce que vous avez quelque chose à me dire. Je vous écoute. Je ne vous promets rien.

Ashley prit son temps. Elle remua son thé avant qu'il ne soit servi. Elle reprit la petite cuillère, la posa sur le sous-tasse. Elle dit :

Marion Delacroix ne s'est pas promenée au Bois Jacques par hasard.

Moreau ne réagit pas. Elle dit :

Je sais.

Thierry Lambert non plus. Il ne s'est pas tué par hasard à cette semaine-là.

Je sais.

Ils travaillaient ensemble sur quelque chose.

Ils travaillaient sur quoi, Madame Urbain ?

Ashley hésita trois secondes. Elle dit, plus bas qu'il ne le fallait :

Sur ma mère.

Moreau encaissa. Elle mit, avec la pointe de son crayon HB, une petite marque dans son Moleskine. Elle ne détourna pas les yeux.

Sur la mort de votre mère.

Sur sa mort. Sur sa vie aussi.

Comment le savez-vous ?

Marion gardait une coupure de presse de 2006, sur le suicide de ma mère, où Thierry Lambert avait écrit un article. Elle l'avait soulignée en bleu. Elle avait écrit en marge : Mensonge.

Où est cette coupure ?

Chez moi.

Comment vous l'êtes-vous procurée ?

Ashley soutint le regard. Elle dit :

Je suis allée dans son casier. Je n'aurais pas dû. Je m'en excuse. Je voulais voir. La clé USB qu'elle avait, qui aurait dû contenir son travail, est vide. Entièrement effacée. Elle avait aussi une photographie pliée en quatre.

Photographie de quoi ?

Ma mère, ma belle-mère, un bébé. Un bébé qui n'est pas moi.

Moreau s'immobilisa. Pour la première fois dans sa vie, Ashley vit, dans le visage d'une commissaire qui avait tout vu, la petite marque courte et sèche d'un policier qui comprend que ce qu'on lui raconte est plus gros que ce qu'il était venu chercher. Moreau reposa son stylo. Elle appuya ses coudes sur la table.

Montrez-moi la photo.

Ashley sortit de sa poche la photo pliée en quatre, la déplia, la posa devant Moreau. Moreau regarda. Elle regarda longtemps. Elle ne dit rien pendant une minute.

Qui est cet enfant ?

Je ne sais pas. Au dos, il est écrit : « Août 2004, chalet de la Croix-Blanche, petit ange. »

Votre belle-mère, quand est-elle entrée dans la maison ?

Fin 2006, après la mort de ma mère.

En 2004, votre belle-mère n'habitait pas chez vous ?

Non. Elle avait sa propre vie. Elle était l'amie de ma mère, c'est tout.

Moreau releva les yeux. Elle dit, avec lenteur :

Madame Urbain, à partir de ce matin, vous ne faites plus rien toute seule. Vous ne remettez plus les pieds au casier. Vous ne montrez cette photo à personne. Vous ne parlez à personne de ce que vous venez de me dire. Vous ne parlez ni à votre père, ni à votre belle-mère, ni à vos frères et sœurs. Vous gardez tout chez vous, bien caché. Vous prenez mon numéro, mais mon numéro direct, pas la gendarmerie, pas le commissariat. Vous m'appelez chaque fois qu'il se passe quelque chose. Est-ce que vous me suivez ?

Oui.

Je vous demande ça parce que si quelqu'un est en train de tuer pour cacher quelque chose, vous êtes peut-être, sans le savoir encore, la prochaine personne qui gêne. Vous comprenez ?

Je comprends.

Moreau lui tendit une carte de visite. Elle inscrivit au stylo, au verso, un numéro de portable. Elle ajouta deux mots : appel ou sms.

Vous dormez bien, Madame Urbain ?

Jamais.

Je m'en doutais.

Moreau rangea son Moleskine. Elle posa deux euros sur la table pour son café. Elle se leva.

Je vais avoir besoin de cette coupure. Et du carnet.

Ashley la regarda. Elle dit :

Quel carnet ?

Moreau sourit à peine. Elle dit :

Vous en avez trouvé un, non ? Vous n'êtes pas venue me voir pour une photo de bébé. Vous êtes venue me voir parce que vous êtes tombée sur quelque chose de plus gros.

Ashley se tut. Elle hocha la tête.

Pas aujourd'hui. Je vous le confie plus tard. J'ai encore à lire.

Je comprends. Lisez vite.

Moreau s'en alla. Elle ouvrit la porte du café ; la neige entra en gerbe avec elle. Elle disparut dans la rue. Ashley resta assise à finir son thé devant la photographie toujours dépliée. Au bout d'une minute, elle la replia, la glissa dans sa poche, se leva, paya, sortit à son tour.

La place McAuliffe était blanche. Le char Sherman de monument, en permanence posé à son socle, était couvert de trente centimètres de neige sur sa tourelle. Un enfant, emmitouflé jusqu'aux yeux, lançait des boules contre le flanc du char sans parvenir à y faire adhérer la moindre trace. Ashley le regarda un moment. Elle pensa à Lucas. Elle se dit qu'il faudrait qu'elle prévienne Lucas de ne pas monter au grenier, de ne pas poser de question sur Claire, de ne pas tirer de ficelles qu'il ne saurait pas rembobiner.

Elle rentra par la rue du Sablon.

Il était treize heures quarante quand elle poussa la porte de la rue des Grands-Sarts. Elle retira son blouson. Elle tendit l'oreille. La maison était vide — Isabelle à la bibliothèque, Lucas à l'école, Camille à Liège. Le radiateur ronflait dans le couloir. Dans la cuisine, l'horloge égrenait ses secondes à voix haute.

Elle monta l'escalier.

En arrivant au palier de l'étage, elle s'arrêta. La porte du grenier était ouverte.

Elle ne l'avait pas laissée ouverte.

Elle l'avait, au contraire, refermée et fermée à clé. Elle avait raccroché la clé à son clou. Elle l'avait fait en pleine conscience, elle l'aurait juré sur n'importe quoi. Et pourtant la porte était entrouverte de vingt centimètres.

Elle s'approcha. Elle tendit l'oreille. Un bruit d'assise, un craquement de planche. Quelqu'un était là.

Elle poussa la porte.

Henri était assis par terre, près de la malle noire, dans le même endroit qu'elle la veille. Il tenait à deux mains, sur ses genoux, le tablier à petites fleurs bleues de Claire. Il ne l'avait pas pris au rez-de-chaussée. Il l'avait pris à la caisse. Il avait ouvert la caisse. Il avait tout vu.

Il leva les yeux quand elle entra. Ses yeux étaient rouges. Pas humides — rouges, comme ceux des hommes qui, après avoir pleuré autrefois, n'ont plus les larmes mais gardent les veines. Sa voix sortit enrouée, presque sans souffle :

Tu aurais dû laisser ça là.

Ashley resta debout. Elle ne bougea pas. Elle sentit son cœur battre dans les poignets, dans le cou, derrière les oreilles.

Papa.

Tu aurais dû laisser ça là, Ashley. Tu aurais dû. Il y a des choses qu'on laisse là. Tu n'es pas la première à qui je le dis. À ta mère, je le lui ai dit. Elle n'a pas écouté. Tu n'es pas la première.

Il se leva péniblement. Il tenait le tablier contre sa poitrine, comme un homme qui venait de sortir quelqu'un d'un incendie et ne savait pas encore où poser ce qu'il venait de sauver. Il regarda Ashley. Il chercha ses mots. Il ne les trouva pas.

Tu as pris quelque chose dans cette caisse, dit-il.

Ashley ne répondit pas.

Rends-le-moi. Je le remettrai. Personne ne saura que tu l'as vu.

Qui est-ce qui ne doit pas savoir, papa ?

Il ferma les yeux. Il secoua la tête. Il dit, pour lui-même :

Personne. Personne.

Il repoussa Ashley doucement d'une main posée sur son épaule, et il descendit l'escalier du grenier. Il descendit, lentement, comme si chaque marche pesait plus que la précédente. Il disparut dans le couloir. Elle l'entendit entrer dans sa chambre et refermer la porte.

Elle resta debout dans le grenier, seule. Elle referma la caisse, remit la couverture grise, replaça la malle. Elle descendit à son tour. Elle raccrocha la clé au clou.

Elle savait qu'elle ne pouvait plus dormir dans cette maison ce soir.

Elle monta dans sa chambre, tira du placard un petit sac à dos, y jeta : le carnet bleu, la photo pliée en quatre, l'enveloppe beige, une chemise propre, son chargeur de téléphone, sa brosse à dents. Elle enfila son blouson, son bonnet, ses bottes. Elle descendit. Elle prit sur la table du couloir, sans réfléchir, le trousseau de clés de la maison, laissa à la place un mot sur un petit post-it jaune :

Je dors chez Nora. À demain. A.

Nora n'était pas là, Nora était à Bruxelles. Mais Ashley savait deux maisons à Bastogne où elle pourrait dormir — la maison des parents de Nora, rue de la Gare, qui gardaient toujours une chambre pour elle ; et, en recours, l'hôtel Collin, sur la place, où on la connaissait. Elle choisirait en chemin.

Elle ouvrit la porte d'entrée.

La neige, dehors, s'était remise à tomber. Pas une neige tranquille. Une neige large et lente, aux flocons de la taille des pièces de monnaie, qui venait prendre d'un seul coup les rues et les toits. La lumière était bleue-grise, comme celle qui précède les fins d'après-midi d'hiver. Un premier jour qui sait déjà qu'il va être nuit.

Elle sortit. Elle ferma la porte sans la claquer. Elle descendit les trois marches du perron. Elle serra le sac contre son flanc, le carnet à l'intérieur du sac contre son ventre. Elle marcha, tête basse, vers la rue.

Elle ne pleurait pas. Elle ne pleurait toujours pas. Elle avançait, une chose légère dans la gorge, une chose lourde dans la poitrine, et la neige qui descendait des toits voisins en petites avalanches fragiles.

Sur le trottoir, en se retournant, elle vit la silhouette d'Henri à la fenêtre du premier étage. Il la regardait s'en aller. Il avait toujours le tablier à la main.

Il ne leva pas la main pour la retenir.