Les Yeux de Marion
Le convoyeur numéro deux était arrêté. C'était la première chose qu'Ashley Urbain remarqua en entrant dans le hall d'emballage-expédition à vingt-deux heures, ce soir du 9 janvier. On n'avait pas eu à le dire. Personne n'avait posé de cellophane sur le tapis de caoutchouc, personne n'avait tiré la ligne de ruban rouge-blanc, personne n'avait osé l'arrêt officiel. Le convoyeur était simplement immobile, comme une bête qui se serait couchée d'elle-même.
Il aurait dû tourner à vide en attendant la prise de poste. Il tournait toujours à vide, même la nuit, même les jours fériés : c'était plus cher de l'arrêter que de le laisser rouler. Mais ce soir, il s'était tu. Quelqu'un, quelque part dans la tour de contrôle, avait mis le moteur à zéro. Personne n'en parla. On parla de la tempête à venir, de la patinoire de la grande rue qui rouvrait le week-end, de l'équipe de foot d'Arnaud qui avait gagné le tournoi de Houffalize. On ne parla pas du convoyeur numéro deux, et l'on ne parla pas non plus de la personne qui ne viendrait plus jamais le faire fonctionner.
Keltoum vint trouver Ashley à vingt-deux heures sept. Elle était, à cinquante ans, une femme de petite taille et de grande carrure, cheveux courts presque gris, mâchoire dure, voix râpée par trente ans de cigarettes et dix années de cris dans un hall industriel. Elle posa une main sur l'épaule d'Ashley et la laissa là un moment sans rien dire. C'était sa façon de dire, avec Keltoum, les choses qui n'avaient pas de mots possibles.
Tu restes à la gestion de stock ce soir. Pas de tapis. Tu gères les bons d'expédition. Tu fais rien que du papier.
Je peux prendre le convoyeur, dit Ashley.
Non. Tu peux pas.
Elles se regardèrent. Keltoum n'était pas une femme à demander deux fois. Ashley hocha la tête, rangea sa gourde dans son casier, et descendit vers le bureau de gestion. Elle passa à côté du convoyeur numéro deux. Elle ne le regarda pas. Elle écoutait, dans le hall, le bruit des convoyeurs un, trois, quatre, les voix des autres, les rires retenus, la ventilation au-dessus du plafond de tôle. Tout ce bruit semblait maintenant fait pour remplir un vide précis. Tout ce bruit entourait le silence du convoyeur numéro deux comme on entoure la tombe dont on veut faire oublier qu'elle existe.
Elle gagna le bureau de gestion. Elle s'installa devant l'ordinateur. Elle ouvrit les bons d'expédition du matin. Les mains lui tremblaient un peu, pas de chagrin, de quelque chose qui ressemblait au chagrin et qui n'en était pas exactement. Elle travailla.
À minuit douze, la sonnette de l'accueil retentit dans le hall. Keltoum passa à la porte du bureau, ouvrit sans frapper.
Ils sont là. Police. Ils te demandent.
Ashley enfila son gilet. Elle suivit Keltoum par le couloir des bureaux, vers la salle de réunion que les ouvriers n'utilisaient jamais sauf quand la direction convoquait à l'avance — la grande table en formica blanc, les chaises en plastique empilables, le néon qui bourdonnait comme un frelon. Deux personnes attendaient dans la salle. Un homme, grand, la trentaine, parka noire, barbe de trois jours, carnet à la main. Une femme, plus âgée, assise, qui leva les yeux quand Ashley entra.
Elle avait le teint plus gris que pâle, des cheveux noirs mi-longs coupés net, une parka bleu marine qu'elle n'avait pas ôtée malgré la chaleur de la salle, et quarante-cinq ans peut-être. Elle tenait un petit carnet Moleskine noir, ouvert, et un crayon HB entre deux doigts. Elle ne se leva pas. Elle fit signe d'une main.
Madame Urbain. Asseyez-vous. Je suis la commissaire Sarah Moreau, police judiciaire, district de Neufchâteau. Voici l'inspecteur Delhaye.
Ashley s'assit. Moreau la regarda — un regard appuyé, court, qui faisait comprendre en deux secondes qu'elle regardait déjà les gens depuis vingt ans et qu'elle ne se fatiguait plus des politesses.
Je ne vais pas vous garder longtemps, vous sortez d'une nuit. On vous reverra. C'est un premier point.
D'accord.
Madame Delacroix était votre collègue. Pendant combien de temps ?
Trois ans. De 2019 à 2022. Convoyeur numéro deux. Elle est partie pour faire de la presse. Depuis, on se voyait de moins en moins.
Quand l'avez-vous vue pour la dernière fois ?
Au Quick, place Saint-Pierre, le 23 décembre. On a bu un café.
Un café. Longtemps ?
Vingt minutes.
Moreau écrivit dans son carnet. Delhaye, debout, sortit son téléphone.
De quoi aviez-vous parlé ?
Ashley chercha dans sa mémoire. Elle chercha lentement, parce que Marion ne l'avait pas autant marquée qu'elle l'aurait mérité et que la honte commençait à l'attraper. Elle dit :
De son chat. De son nouveau vélo, un vélo électrique qu'elle avait acheté d'occasion à Libramont. Des reportages qu'elle écrivait. Elle m'a demandé si je voulais qu'elle me trouve un petit boulot d'appoint, un truc à faire le week-end. Je lui ai dit non.
Sur quoi écrivait-elle, en ce moment ?
Il y eut, dans la poitrine d'Ashley, une courte hésitation. Elle n'aurait pas su dire pourquoi elle hésitait. Marion n'avait pas tellement parlé de son travail ce soir-là. Elle avait parlé d'un dossier long, d'un dossier qui la passionnait. Elle n'avait pas dit lequel. Ashley n'avait pas demandé. Cela lui revenait maintenant avec une netteté coupante.
Je ne sais pas exactement. Elle travaillait sur un long dossier, elle disait. Elle n'a pas précisé lequel.
Moreau écrivit. Elle ne releva pas la tête.
Long dossier. Sur Bastogne ? Sur la région ?
Je ne sais pas.
Elle vous a semblé inquiète ?
Ashley réfléchit. Elle essaya d'être honnête, et cet effort lui donna le sentiment, nouveau, de tromper Marion — non pas en mentant mais en n'ayant pas regardé Marion comme elle aurait dû. Elle dit :
Elle riait moins qu'avant. Elle parlait moins. Mais elle est toujours restée quelqu'un de vif. Je dirais, peut-être, qu'elle était un peu absente.
Absente.
Oui. Comme quelqu'un qui pense à quelque chose qu'il ne dit pas.
Moreau releva les yeux, cette fois. Elle la regarda, trois secondes. Trois secondes pendant lesquelles Ashley eut l'impression très claire qu'on la déshabillait d'une manière très précise, très impersonnelle, comme on déshabille une valise à l'aéroport.
Madame Urbain, vous aviez des raisons particulières de vous tenir à distance de Madame Delacroix, ces dernières années ?
Non. Je travaille de nuit, elle travaillait de jour.
Rien de plus personnel ?
Non.
Moreau fit une petite note, rapide. Elle referma son Moleskine du pouce.
On se reverra. Merci. Inspecteur, vous avez le numéro de Madame Urbain ?
Delhaye confirma. Ashley sortit de la salle. Elle eut cette impression — elle ne l'oublia plus, les jours suivants — d'être sortie d'un examen qu'elle pensait avoir réussi, et qui en fait la laissait avec une étrange fissure à l'endroit du sternum.
Elle retourna au bureau de gestion. Elle travailla jusqu'à quatre heures trente, puis elle fit quelque chose qu'elle n'avait pas fait depuis trois ans : elle quitta son poste avant la fin. Elle descendit au sous-sol, où se trouvaient les vestiaires et les casiers. Les casiers étaient alignés le long de trois couloirs en béton peint en vert kaki, des casiers de fer numérotés, chacun fermé par un cadenas à code. Celui de Marion était au bout du troisième couloir, numéro 148. Marion ne l'avait jamais rendu. Chaque trimestre, Keltoum lui envoyait un rappel par mail ; Marion promettait de venir, ne venait pas, promettait encore. Cela durait depuis deux ans. Personne ne l'avait forcée.
Ashley alla frapper à la porte du bureau de la RH, Mathilde. Mathilde levait la tête au moindre courant d'air ; à quatre heures trente, elle prenait son café à l'ordinateur en remplissant des feuilles d'heures.
Je voulais voir le casier de Marion, dit Ashley. Il est toujours fermé. Si la police le demande demain, on ne va pas réussir à l'ouvrir sans bousiller le cadenas. J'ai le code, Marion me l'avait donné.
Mathilde réfléchit une seconde. Elle avait été elle-même proche de Marion, autrefois, et cela aidait. Elle dit :
Tu fais ça propre. Tu me montres ce qu'il y a. Je reste dans le couloir, pas de main dans le casier, d'accord ?
Ashley acquiesça. Elle suivit Mathilde dans le couloir des casiers. La lumière au néon clignotait. Il faisait un froid sec, de ce froid des bâtiments industriels où les radiateurs chauffent mal la nuit. Ashley composa le code sur le cadenas — 0203, la date de naissance de Marion, 2 mars — et la porte s'ouvrit avec ce clic creux que font les casiers vides.
Il n'était pas vide. Il l'était juste presque.
Un gilet polaire marine, roulé. Une paire de gants de travail usés, un peu rigides. Un petit bonnet à pompon rose — Marion le portait pour faire rire Keltoum. Une boîte en fer ancienne, genre biscuiterie Jacques, qui fit à Ashley un coup au cœur parce que c'était la même boîte qu'utilisait Claire pour ranger ses boutons, enfin, c'est ce que disaient Isabelle et Henri quand Ashley les interrogeait à huit ans, dix ans, treize ans, à des âges où on posait des questions pour la deuxième et la troisième fois. Ashley prit la boîte. Elle l'ouvrit lentement, Mathilde la regardant par-dessus son épaule.
À l'intérieur :
— Trois stylos.
— Un badge de presse de L'Avenir du Luxembourg.
— Une clé USB noire sans marque, petite, reliée à une chaînette.
— Une enveloppe beige, épaisse, pliée en deux.
— Une photo, pliée en quatre.
Ashley sortit la photo en premier. Elle la déplia. Et elle eut cette sensation que connaissent ceux qui regardent, après dix-huit années, une photographie qui contient leur mère.
C'était une photo couleur, un peu délavée par le temps, un peu jaunie. Un jardin l'été, probablement fin août, les arbres encore verts mais déjà un peu fatigués. Deux femmes, assises sur un banc en bois. À gauche : Claire. Ashley la reconnut parce que Claire était toujours reconnaissable, et parce que l'attitude du corps — épaules un peu rentrées, menton légèrement penché, main gauche sur la cuisse avec cette timidité de photo — correspondait à la Claire des trois autres photos qu'elle connaissait. À droite : Isabelle. Plus jeune de dix-huit ans, donc trente-quatre. Elle tenait dans ses bras un bébé.
Le bébé avait, disons, trois mois.
Ashley compta, dans sa tête. Elle était née en mai 1998. En août 2006, elle avait huit ans. Un bébé n'était pas un enfant de huit ans. Ce bébé-là avait donc été photographié un autre été, avant 2006. Un été où Ashley avait sept ans, six ans, cinq ans — où elle se tenait debout, en bottes, pas dans les bras d'Isabelle. Un été où, pour être un bébé, il aurait fallu qu'elle ait ce bébé en elle, c'est-à-dire ne pas être encore née, c'est-à-dire qu'on soit en 1997 ou plus tôt, c'est-à-dire qu'Isabelle ait eu trente-trois ans, trente-deux, trente, c'est-à-dire qu'on soit très loin du mariage de Claire avec Henri, qu'Isabelle n'ait pas encore mis les pieds dans leur maison.
Ce n'était pas cohérent. Ce n'était pas possible. Sauf si.
Elle replia la photo, la mit dans sa poche, et prit la clé USB.
Mathilde. Ça, je le prends.
Ash, tu peux pas.
La police m'a demandé si je savais sur quoi elle écrivait. J'ai dit que je ne savais pas. Si cette clé a un fichier, je te le montre en cinq minutes, on la remet, et la police n'a rien perdu.
Mathilde hésita. Mathilde, qui aimait vraiment Marion, qui avait eu à mentir une fois à la direction pour elle, cinq ans plus tôt, et qui ne l'avait jamais regretté, céda. Elle dit :
Cinq minutes. Tu me le rapportes à ce bureau. Pas un mot à Keltoum.
Pas un mot.
Ashley prit aussi l'enveloppe beige. Elle referma la boîte, remit la boîte dans le casier, referma la porte, recomposa le cadenas. Elle monta au bureau de gestion. Elle brancha la clé USB à l'ordinateur. Elle attendit.
La clé apparut à l'écran. KINGSTON USB DRIVE — 32 Go.
Elle cliqua deux fois.
La clé était vide. Pas une image, pas un fichier Word, pas un PDF, pas un son. Vide. Elle regarda mieux, elle afficha les fichiers cachés, les fichiers système. Rien. Une clé totalement effacée. Une clé sur laquelle quelqu'un avait pris le soin, sans doute, d'effacer ce qui s'y était trouvé.
Elle ouvrit l'enveloppe beige. À l'intérieur, trois coupures de presse, vieilles, jaunies, tirées à la photocopieuse. Elle lut les titres.
« Bastogne : l'institutrice Claire Urbain retrouvée morte dans l'étang de la Croix-Blanche. » — 3 février 2006.
« Bastogne : l'enquête conclut au suicide. » — 14 février 2006.
« Chronique d'un hiver noir. » — 27 février 2006. Signé Thierry Lambert.
Ashley referma l'enveloppe. Elle la mit dans la poche intérieure de son blouson, avec la photo. Elle retira la clé USB, elle la porta à Mathilde. Elle redescendit au bureau de gestion. Elle finit ses bons d'expédition. Elle pointa à cinq heures quarante-deux. Elle sortit par la porte de service.
La neige avait repris.
Ce matin-là, elle ne rentra pas tout de suite. Elle fit un détour. Elle marcha, les mains dans les poches, par la rue du Sablon jusqu'à la gare. Elle s'assit sur le banc du quai numéro un. Elle regarda, en face, le panneau lumineux des horaires : premier train pour Libramont à six heures douze. Elle resta là pendant dix minutes. Personne, à cette heure, ne la voyait. Un cheminot promena son chien, un petit caniche beige, qui s'arrêta devant elle, renifla ses bottes et s'en alla. Le cheminot, dans sa parka SNCB, la salua d'un signe de main et continua son tour sans dire un mot.
Elle sortit la photo. Elle la déplia. Elle regarda encore.
Claire avait les cheveux châtains. C'était la première fois qu'elle voyait Claire en couleur. Claire avait des cheveux châtains comme les siens, un peu plus longs, un peu plus clairs peut-être. Ashley ne savait plus très bien, elle regardait tantôt la photo, tantôt la lumière du quai pour voir la couleur mieux. Claire avait les yeux un peu plissés par le soleil, un sourire retenu qui ressemblait au sien à elle — elle se rendait compte de cela en se passant l'index sur les lèvres, comme si elle palpait son propre visage pour la première fois. Claire portait une petite robe en coton bleu clair à motifs. Elle n'avait pas de montre. Elle avait, autour du cou, une fine chaîne avec un pendentif qu'on ne distinguait pas bien — peut-être une croix, peut-être un médaillon.
À côté de Claire, Isabelle. Isabelle jeune. Isabelle avec les mêmes yeux clairs qu'aujourd'hui, les mêmes cheveux bruns qu'aujourd'hui, presque le même chignon. Elle souriait en regardant l'appareil. Elle tenait, dans ses bras, un bébé.
Le bébé était vêtu d'une petite robe blanche brodée. Il avait des cheveux très fins, foncés. Il avait la tête posée contre la poitrine d'Isabelle. Il dormait.
Isabelle portait la petite robe d'Isabelle. Isabelle tenait le bébé comme une mère.
Ashley rangea la photo. Elle regarda la neige tomber, à l'autre bout du quai, sur la borne verte qui indiquait la direction de Luxembourg. Elle resta assise cinq minutes encore. Elle était très calme. Elle n'avait pas pleuré ; elle n'avait pas l'intention de pleurer. Elle avait à l'intérieur cette sorte d'appareil à mesure qui se déclenche chez les enfants des morts : une précision, une distance, une froide application à comprendre.
Elle rentra chez elle à six heures vingt-huit. Henri était sur le perron, comme chaque matin, la cigarette aux doigts. Il la regarda arriver en cherchant, sur son visage, quelque chose qu'il ne trouva pas. Elle lui dit bonjour. Il lui dit bonjour. Ce fut la meilleure conversation qu'ils avaient eue en deux jours.
Elle dormit peu. À treize heures, elle était redescendue à la cuisine, dans son pyjama, les cheveux défaits. Isabelle préparait une soupe de potiron. L'odeur tenait dans toute la pièce, chaude, orange, un peu sucrée. Isabelle portait son cardigan beige ; elle avait pour tablier ce tablier en toile écrue à rayures bleues qu'Ashley lui connaissait depuis l'enfance. Isabelle ne portait jamais le tablier à petites fleurs bleues qui restait accroché dans la buanderie, derrière la porte. Ce tablier-là, personne ne le portait. Il tenait à son crochet depuis dix-huit hivers comme un vêtement suspendu au-dessus d'une absence.
Tu as faim ? fit Isabelle.
Un peu.
Isabelle servit un bol. Elle posa les croûtons dorés dessus, une cuillère de crème, une pincée de muscade râpée. Elle poussa le bol vers Ashley. Elle se rassit.
Tu as passé une nuit dure ?
Normale.
La police est venue ?
Oui.
Ils ont été corrects ?
Oui.
Isabelle hocha la tête. Elle prit une gorgée de son thé. Elle reposa la tasse, poignée à droite. Elle ajouta, sur le ton d'une question qui n'en était pas une :
Ils t'ont demandé sur quoi elle travaillait, cette pauvre Marion ?
Ashley leva les yeux. Isabelle avait ses yeux bleu clair posés tranquillement sur elle, comme à son habitude. Elle avait laissé tomber la cuillère à thé à côté de la tasse ; elle la reprit, l'essuya d'un geste à plat, la redéposa.
Oui. Ils m'ont demandé.
Et tu savais ?
Non.
Isabelle hocha à nouveau la tête. Elle prit sa cuillère à soupe, goûta la soupe d'Ashley, dit :
Pas assez de sel.
Elle se leva. Elle versa un peu de sel dans le bol, en petit cercle, avec une lenteur maniaque qui n'avait pas de raison. Elle remua. Elle se rassit. Elle dit :
Ils t'ont demandé sur quoi elle travaillait, cette pauvre Marion ?
Ashley la regarda. Isabelle venait de reposer exactement la question qu'elle lui avait posée deux minutes plus tôt. De la même voix. Du même ton. Avec la même inflexion sur pauvre. Isabelle ne parut pas s'en apercevoir. Elle attendait, elle.
Oui, répéta Ashley, sans quitter Isabelle des yeux. Ils m'ont demandé. Et j'ai dit que je ne savais pas.
Tu ne savais pas, dit Isabelle. C'est important, d'être honnête avec la police.
Isabelle trempa ses croûtons dans sa soupe. Elle regardait par la fenêtre. Les branches du marronnier soutenaient maintenant des coussins de neige épais. Un merle y était posé, une patte relevée. Il se laissa glisser doucement d'une branche à l'autre et disparut dans le jardin du voisin.
Ashley mangea sa soupe. Elle ne parla plus.
L'après-midi, elle monta dans la chambre d'Henri, sous prétexte d'emprunter le dictionnaire, et s'assit devant son ordinateur. Henri était au sous-sol, à ranger du bois. Ashley brancha la clé USB — elle était rentrée avec elle dans la poche, Mathilde avait laissé faire une dernière fois. Elle chercha, cette fois, avec un autre outil, un petit logiciel qu'elle avait vu utiliser par un collègue informaticien l'été précédent. Récupération de données effacées. Elle le téléchargea, l'installa, le lança.
La machine ronflait. Cela prit douze minutes.
Elle regardait défiler la liste des fichiers fantômes, des fichiers que quelqu'un avait supprimés mais dont le squelette subsistait, presque toujours, dans les secteurs libres de la clé.
Il n'y eut rien. Pas un nom. Pas un morceau.
La personne qui avait effacé cette clé savait ce qu'elle faisait. La personne qui avait effacé cette clé avait, au-delà de la suppression, procédé à ce qu'on appelle un effacement par écrasement : on avait passé et repassé, sur chaque secteur, des zéros, puis des uns, puis d'autres zéros. Marion n'aurait pas su faire cela. Marion ne savait pas faire cela. Marion allumait mal son ordinateur et perdait régulièrement sa souris sans fil.
Quelqu'un d'autre avait eu la clé avant qu'elle ne revienne dans la boîte.
Ou, plus exactement, quelqu'un d'autre avait la clé, et l'avait remise dans la boîte après.
Ashley resta un long moment devant l'écran. Elle éteignit la machine. Elle sortit du bureau. Elle emporta la clé, ne la remettrait pas. Elle remettrait, si nécessaire, une autre clé vide à Mathilde. Keltoum n'y verrait rien. La police ne trouverait, dans le casier de Marion, qu'une boîte en fer avec des stylos et un bonnet.
Elle avait pris sa première décision.
Le lendemain, 11 janvier, elle reprit son service de nuit sans incident. Elle n'alla pas interroger Keltoum sur le convoyeur, qui avait repris sa marche. Elle ne vit pas Sarah Moreau. Elle travailla ses bons d'expédition. Elle rentra chez elle à l'aube. Elle dormit. Elle se leva pour le déjeuner. Isabelle l'accueillit sans lui poser une seconde fois la question qu'elle lui avait posée la veille — Isabelle se comportait, ce jour-là, comme si la conversation de la veille n'avait jamais eu lieu. Henri lut le journal sans en dire un mot. Camille, de retour de Liège pour deux jours, traversait le salon comme une silhouette dans un couloir de gare.
C'est en fin d'après-midi, vers dix-sept heures, qu'Ashley sortit son téléphone et tapa, d'un doigt, un message.
Nora, tu rentres bientôt ?
Nora Sanchez avait été sa meilleure amie du collège au lycée. Nora était partie à Bruxelles il y a trois ans, pour des études de sociologie, et avait depuis refait sa vie dans un quartier aux cafés trop chers, avec un copain belge-turc, un chat, un master jamais fini. Elles se voyaient aux grandes fêtes, à Noël, à Pâques. Elles s'aimaient de cette amitié de jeunesse qui s'estompe sans disparaître. Nora avait cette qualité : elle ne jugeait pas les gens à partir de Bastogne. Elle avait laissé Ashley à Bastogne sans le lui reprocher.
Nora répondit dans la minute. Je rentre samedi. Pourquoi, tu vas bien ?
Ashley hésita. Elle tapa : Non. Mais tu passes me voir ?
Elle attendit. L'heure ralentit. Elle regarda tomber la nuit sur le jardin, les ombres s'allonger, la neige virer au bleu.
La réponse arriva. Je suis là samedi soir. Je te retrouve à la Gaume vers vingt heures. Je te câline de loin. Ça me glace que tu ailles pas bien. Bisous.
Ashley posa le téléphone sur le dossier du canapé. Elle respira un peu mieux. Avoir une amie qui vient, même pour cinq heures, même pour un bar, c'était une pièce entière qu'on ouvre dans un bâtiment où les autres pièces étaient fermées à clé.
Elle se leva, alla au jardin pour respirer. La neige tombait, moins dense, plus piquante — de cette neige de fin d'après-midi qui précède le grand froid de nuit. Elle s'appuya à la balustrade, le visage offert au ciel gris. Elle resta ainsi deux minutes. En rentrant, elle heurta du pied, dans le couloir, les bottes d'Isabelle, qui venait elle aussi d'entrer. Isabelle s'arrêta une seconde.
Tu vas te promener ?
Non. Juste respirer.
Couvre-toi bien quand même. Il fait un froid à pas laisser un chien dehors.
Isabelle sourit. Elle posa ses bottes sur la grille. Elle accrocha son écharpe. Le geste fut précis, juste, serein. Elle entra dans la cuisine. Ashley la suivit. Elle s'assit à la table. Elle la regarda ranger les tasses propres que Lucas avait sorties de l'égouttoir — sans doute pour se les réattribuer au goûter — et qu'il avait disposées un peu n'importe comment sur la table. Isabelle les reprit, une à une. Elle les rangea dans le placard. Poignée à droite. Poignée à droite. Poignée à droite.
Ashley remarqua, pour la deuxième fois en trois jours, qu'Isabelle faisait toujours ce geste. Elle l'enregistra, sans rien se dire. Elle ne savait pas encore, alors, qu'elle l'enregistrerait tous les jours jusqu'à la fin.
La nuit du 11 au 12 fut longue. Ashley travailla. Elle rentra. Elle dormit par à-coups. Elle se leva à midi. Elle retourna dans sa chambre l'après-midi avec la photo pliée en quatre, la clé USB vide, les trois coupures de presse jaunies. Elle ferma la porte. Elle s'assit par terre, dos au radiateur, les jambes croisées. Elle déplia la photo sur la moquette râpée.
Elle regarda.
Elle regarda sa mère. Elle regarda Isabelle. Elle regarda le bébé.
Le bébé, dans la photo, avait, disons, trois mois. Peut-être deux. Peut-être quatre. Ashley n'était pas experte en bébés, elle n'en avait jamais eu dans les bras très longtemps. Elle savait cependant qu'un bébé de trois mois n'est pas un bébé de deux ans. Elle savait aussi qu'un bébé de trois mois n'est pas un bébé de huit ans. Elle savait enfin, et c'était le fait qui prenait de plus en plus de place à l'intérieur d'elle, qu'elle-même, Ashley Urbain, avait été à cette date un enfant, pas un bébé.
Le bébé de la photo n'était pas elle. Il ne pouvait pas être elle. Il fallait alors que ce bébé soit quelqu'un d'autre. Un bébé d'août 2005, par exemple. Un bébé d'août 2004. Un bébé que personne, dans cette maison, n'avait jamais mentionné devant elle. Un bébé qu'Isabelle tenait. Un bébé que Claire, assise à côté, souriant à l'objectif, regardait — et Ashley s'en aperçut maintenant — avec dans le regard quelque chose que la photographie ne parvenait pas à nommer : une inquiétude tendre, ou une fierté empêchée, ou les deux à la fois.
Elle retourna la photographie. Au dos, d'une petite écriture penchée, au crayon : Août 2004 — chalet de la Croix-Blanche — petit ange.
Petit ange.
Ashley relut. Petit ange. Elle reconnut, faute de mieux, que c'était là un surnom de nourrisson. Un surnom comme il y en a dans toutes les familles. Un surnom qu'on donne aux bébés pour les habituer à être désirés.
Elle regarda l'enveloppe beige. Elle prit la coupure signée Thierry Lambert, 27 février 2006. Elle lut, cette fois, le texte entier, avec lenteur. Le papier était jauni, le texte mal tiré, certaines phrases ressorties au stylo-bille bleu — la main de Marion, probablement, qui avait souligné. Ashley reconnut l'écriture, à peine, aux deux mots qu'elle avait vus autrefois sur des post-it dans le casier de Marion. C'était bien elle.
L'article racontait, en quelques colonnes sobres, la mort de Claire Urbain dans l'étang de la Croix-Blanche, le 2 février 2006. Il parlait de la fragilité psychologique de la défunte, d'une lettre retrouvée, d'une enquête concluante, du chagrin du veuf et de la petite fille de huit ans qui restait. À la troisième colonne, une phrase avait été soulignée au stylo-bille bleu, deux fois, avec de la rage dans l'appui du trait :
Aucun témoin sur place, a indiqué la gendarmerie. Madame Urbain, qui n'avait que peu d'amis, semble s'être rendue seule, dans la nuit, jusqu'au chalet familial de la Croix-Blanche.
Dans la marge, d'une écriture bleue fine : Mensonge.
Le mot, seul. Souligné deux fois.
Ashley resta immobile un long moment. Le radiateur, contre son dos, émettait un sifflement régulier. Dehors, la nuit tombait sur la rue des Grands-Sarts. Elle entendit Isabelle, en bas, pousser le couvercle d'une casserole ; elle entendit Henri ouvrir la porte du jardin pour fumer. Elle entendit son propre souffle, court, un peu serré.
Elle replia la photo. Elle la glissa dans le carnet qu'elle tenait toujours à portée, un petit Clairefontaine quadrillé dans lequel elle notait les mesures des pièces à emballer, ses comptes, ses petites listes de courses. Elle y replia aussi la coupure de Thierry Lambert. Elle rangea le tout sous son oreiller, entre le matelas et la taie. Elle se releva. Elle alluma la lampe de chevet.
Dans la cuisine, en bas, Isabelle chantait. Ashley ne l'avait jamais entendue chanter.
C'était une vieille berceuse française, lente, qu'Ashley n'arrivait pas à nommer. Trois notes qui montaient. Trois qui redescendaient. Un rythme à peine appuyé. La voix d'Isabelle était juste, posée, basse, plus grave en chantant qu'en parlant.
Ashley descendit l'escalier lentement. Elle s'arrêta sur la quatrième marche. Elle écouta. Isabelle ne savait pas qu'on l'écoutait. Elle croyait être seule avec sa casserole. Elle chantait pour elle-même, ou pour le bébé qu'elle avait eu un jour, ou pour un autre bébé dont Ashley commençait à deviner, à travers le brouillard, la silhouette. Dans le chant d'Isabelle il y avait une tendresse immense et lointaine. Il y avait un amour qui ne s'était pas résigné, après tant d'années, à n'avoir plus d'objet.
Ashley resta cinq minutes sur la quatrième marche. Elle ne descendit pas. Elle remonta à sa chambre sans bruit. Elle referma la porte.
Elle sortit la photo. Elle la posa sur le bureau.
Elle murmura, très bas, pour personne, une seule phrase :
Qui es-tu, toi ?
Le bébé, sur le papier, dormait toujours.