L'Aube sur le Bois Jacques
Le silence des machines, quand elles s'arrêtent, n'est pas un silence. C'est une cassure. Une voix qui manque à l'endroit où elle devrait être. Ashley Urbain posait son badge sur le lecteur magnétique chaque nuit à cinq heures quarante-deux, et c'était ce silence-là, toujours, qu'elle entendait d'abord. Puis venait la respiration du bâtiment vide, les halos bleus des néons économiseurs, la vibration lointaine du groupe froid. Et, au dehors, ce qui attendait : la ville, la neige, l'heure qui n'était encore à personne.
Elle retira sa blouse aux Aciéries Dumont, la suspendit à son crochet (rangée G, matricule 217), déposa ses gants dans sa poche. Ses cheveux châtain foncé, noués en chignon serré depuis dix heures du soir, tombèrent lorsqu'elle retira l'élastique. Elle ne se regarda pas dans le miroir des vestiaires. Elle connaissait son visage à cette heure : pâle comme du papier buvard, les yeux gris-bleu cernés du travail de nuit, une petite ride entre les sourcils qui n'existait pas à vingt ans et qui n'effacerait plus.
Le vestiaire sentait le métal froid, la sueur rincée, l'adoucissant des torchons industriels. Fabien, de l'expédition, passa sans la voir, les oreilles dans son casque, la capuche déjà rabattue. Elle ne l'aimait pas, et il le savait. Il la suivait des yeux certaines nuits, sans rien dire, assis sur la palette près du convoyeur ; il avait cette façon de se tenir près des femmes qui rend le silence plus lourd que les mots. Elle ne le saluait plus depuis des mois. Il avait fini par ne plus la saluer non plus. C'était tout l'accord qu'ils avaient.
Elle sortit par la porte de service, celle qu'on appelait la porte des fumeurs parce que trois seaux de sable y avaient brûlé sous la rouille depuis dix ans. L'air lui sauta au visage — non pas le froid attendu mais un froid qui tenait dans les poumons comme une chose vivante, qui s'y installait à la manière d'un hôte et repoussait tout le reste. Elle ferma les yeux une seconde, pour saluer ce froid ou pour le laisser la reconnaître. Puis elle marcha.
La neige tombait depuis minuit. Elle tombait de cette façon particulière qu'ont les chutes lourdes et tranquilles, sans vent, avec une patience qui ressemble à de l'oubli. Les flocons n'avaient pas de rage. Ils descendaient, simplement, chacun à sa place. Ils recouvraient la clôture, les cuves, le logo peint sur la tôle de l'entrepôt ; ils effaçaient les mots — Aciéries Dumont · Zone Nord · Sortie du personnel — et il ne restait que la ligne blanche, et la rumeur de la N4 plus bas, étouffée comme derrière une porte close.
Elle aimait cette heure. Elle aimait, pour être exacte, l'inattention du monde à cette heure. Personne ne l'attendait. Le monde ne la voyait pas. Marcher seule dans la lumière encore bleue, les mains dans les poches, écouter le son que font ses propres semelles sur la neige fraîche — ce son propre, un peu gras, un peu étouffé, qui s'imprimait derrière elle comme une signature aussitôt effacée —, c'était son moment de paix. Il durait vingt-deux minutes. Après, il y avait la maison.
Elle alluma une cigarette, roulée la veille avec les restes du tabac Pall Mall de Nora. Elle avait arrêté de fumer trois fois. La dernière avait tenu quatre mois. Elle n'aimait pas le goût à proprement parler ; elle aimait l'idée de se tenir compagnie. Elle releva le col de son blouson. Sa gorge se serra sous la première inspiration et elle souffla sa fumée vers le ciel noir-bleu où les flocons continuaient, sans se soucier d'elle, leur descente précise.
La N4 était vide. Un camion d'approvisionnement passa, les phares noyés dans la poudreuse, et disparut vers Libramont. Puis plus rien. Ashley traversa la rocade et s'engagea dans la rue du Sablon, où la ville commençait par trois maisons basses, un dépôt d'horticulteur, un bac à sel de la commune à moitié plein. Les réverbères tenaient dans la neige des halos orangés dont l'un, le quatrième, vacillait depuis l'automne sans que personne ne se décide à remplacer l'ampoule.
Place McAuliffe, les commerces dormaient encore. Seule la boulangerie Guillaume, sur le coin, avait sa vitrine éclairée, et le store à demi levé laissait passer un filet de lumière jaune, chaude, qui tombait sur la neige fraîche en croissant de lune. L'odeur du pain sortait par la grille de ventilation. Cette odeur — la croûte chaude, le seigle, la mie encore molle — était pour Ashley une de ces odeurs qui tiraient en elle un fil qu'elle n'arrivait pas à suivre. Elle ralentit. Elle ne savait pas pourquoi. Elle ralentissait toujours, là, chaque matin. Pendant deux secondes, le pain chaud était une main qui la prenait par l'épaule. Puis elle repartait.
Un chat gris, le vieux Monsieur Prévot — c'était le nom qu'elle lui donnait, personne ne connaissait le vrai —, la regardait depuis la fenêtre de la charcuterie. Elle hocha la tête pour lui, comme on le fait par habitude avec les bêtes et les morts. Il cligna des yeux et se rendormit. Elle remonta la rue des Grands-Sarts, la sienne, et arriva chez les Urbain à six heures moins quatre, comme chaque nuit depuis six ans.
La maison était en brique rouge, deux étages, une dépendance au fond du jardin, un petit marronnier sans feuilles qui avait survécu à trois tempêtes. Sur le perron, son père fumait. Il fumait toujours à cette heure. Il fumait même sous la neige, en pyjama sous son long gilet de laine grise, chaussé de bottes qu'il n'avait pas pris la peine de lacer. Il tenait sa cigarette, une Gauloise blonde, entre le pouce et l'index comme les anciens gendarmes tiennent les choses qu'ils veulent écraser sans y penser. Henri Urbain avait soixante ans. Son visage, aux lumières du perron, paraissait gris comme le ciel.
Ashley le salua d'un mouvement du menton. Il la salua de même. Ils étaient d'accord depuis longtemps pour ne pas se dire bonjour. Les bonjours avaient été perdus quelque part entre ses dix ans et ses treize. Personne ne savait quand exactement. Elle n'insistait pas.
Tu as vu la neige, fit-il en écrasant sa cigarette contre le pied de la rampe.
Oui.
Ça a pris vers minuit.
Oui.
Il ne dit rien de plus. Il rentra derrière elle. C'était leur meilleure conversation depuis la Toussaint.
La cuisine des Urbain était longue, assez étroite, avec une table de bois en son milieu que Claire avait choisie, autrefois. Claire, c'était sa mère. Morte. On en parlait rarement, et toujours avec la voix baissée d'un cran, comme s'il fallait faire attention de ne pas la réveiller. On l'appelait « ta mère » ou « elle », jamais Claire. La table de Claire, donc, en bois de hêtre, portait aux quatre angles les traces noires de cercles de casseroles qui n'auraient pas dû y être posées directement ; et c'était pourtant l'une des seules choses d'elle qu'on avait laissée vivre dans la maison — avec les livres d'école de la chambre verte, que personne ne touchait, et le tablier à petites fleurs bleues qui pendait toujours au dos de la porte de la buanderie, même dix-huit hivers plus tard.
Isabelle était debout devant l'évier, le dos vers Ashley. Elle portait son cardigan beige, celui des matins, le chignon bas serré à la nuque, les manches repliées sur les avant-bras. Elle rinçait des tasses de la veille avec l'économie de gestes d'une femme qui faisait ce geste-là depuis trente ans. Ashley entra sans bruit. Isabelle ne se retourna pas. Elle savait qui entrait.
Tu as froid ? dit Isabelle sans tourner la tête.
Non.
Le café est prêt. Tu veux du pain ?
Non. Juste le café.
Isabelle reposa la tasse qu'elle tenait. Elle la posa sur l'égouttoir, le bec à gauche, la poignée à droite. Elle en prit une autre dans le panier du haut, la rinça, la posa à son tour, la poignée à droite. Puis une troisième. La poignée à droite. Elle essuya ses mains à un torchon rouge. Elle se retourna.
Isabelle avait cinquante-deux ans. Elle avait le visage tranquille et les yeux bleu clair, une voix basse qui ne montait presque jamais, une façon de poser les choses à la même hauteur, à la même distance, qui donnait à la cuisine une impression d'accordeur : tout avait été juste, toujours, depuis qu'elle était là. Elle sourit à Ashley. Ce n'était pas un grand sourire. C'était une reconnaissance.
Viens t'asseoir. Tu as une mine de carton.
Ashley s'assit. Isabelle prit la cafetière, servit deux tasses, les posa, poignée à droite, sans regarder. Le sucre était déjà sur la table, dans le sucrier que Claire avait offert à Henri pour un anniversaire dont personne ne se souvenait plus du numéro. Ashley mit deux sucres, comme depuis qu'elle savait tenir une cuillère. Isabelle ne sucrait pas le sien — elle avait arrêté il y a vingt ans, quand sa sœur avait fait le premier diabète. Ashley connaissait cette histoire par cœur. Elle l'avait entendue en pointillés, ici et là, sans que personne ne la lui raconte jamais complètement. C'était la manière dont on parlait dans cette maison : jamais une histoire complète, toujours des morceaux, qu'on reconnaissait à force.
La radio, posée sur le frigidaire, chuintait dans un murmure — une radio locale, Must FM, qui à cette heure diffusait un hit de Calogero qu'Ashley détestait poliment depuis dix ans. Henri s'assit, reprit ses cigarettes, n'en alluma aucune ; la règle de la cuisine. Il regarda par la fenêtre la neige tomber dans le jardin. La neige faisait des coussins sur les branches du marronnier. La neige prenait les choses comme une eau douce prend un corps : sans jamais forcer, en l'enveloppant jusqu'à l'effacer. Il était six heures et demie.
Lucas descendit le premier. Il avait quinze ans, des cheveux très noirs qu'il refusait de couper, un pull bleu marine trop grand qui appartenait à son père, une pile de manuels scolaires sous le bras. Il embrassa Isabelle sur la tempe, passa derrière Ashley, lui posa la main sur l'épaule. C'était leur salut. Ashley ne sentait jamais la main en arrivant. Elle la sentait toujours en partant. Lucas avait cette manière-là. Il ouvrait en silence et refermait en silence.
Tu vas dormir ?
Oui.
Je t'ai laissé un truc sous ta porte. Pas grand-chose. Tu regarderas quand tu te lèveras.
Il lui fit le sourire qu'il n'avait que pour elle. Ashley lui ébouriffa les cheveux. Il passa sa main, pour rétablir les choses, sur le même pan de mèche. Rituel.
Camille descendit après. Elle avait vingt-deux ans, presque le même châtain que Claire — sauf qu'on n'avait pas dit à Ashley que c'était le même, sauf qu'on ne disait rien de Claire, sauf que ce châtain avait toujours été, pour Ashley, simplement une couleur qui ne se remarquait pas. Camille était en tenue de course ; elle allait sortir courir dans la neige, comme chaque matin depuis que l'hiver l'avait ramenée chez ses parents. Elle buvait son thé à la menthe debout, tout en enroulant un bandeau sur son front. Elle n'adressa pas la parole à Ashley. Elle la salua par un mouvement de la tasse, que celle-ci lui rendit. Les deux sœurs — car c'est ainsi qu'on les présentait, les deux sœurs, les deux belles-sœurs pour être précis — avaient cet accord silencieux et distant qui parfois ressemble à de l'affection et souvent à rien. Elles ne se faisaient pas de mal. Elles ne se faisaient pas non plus de bien. C'était la maison qui les faisait se tenir ensemble.
Ashley regarda Camille finir son thé et sortir en courant. La porte d'entrée se referma sur le bruit d'un pas qui part dans la poudreuse. Une branche du marronnier lâcha sa charge de neige contre la vitre. On entendit le claquement mat, puis le glissement.
Isabelle se pencha pour augmenter la radio.
Je voulais la météo, dit-elle.
La voix du journaliste, à sept heures pile, annonça d'abord les titres d'usage. Les bouchons sur la N4 à hauteur de Sainte-Ode. Un accident sans gravité à la sortie de Neufchâteau. Les températures, négatives, encore, toute la journée. Puis une phrase, prononcée du même ton, que l'oreille ne distinguait pas des autres, et qui pourtant changeait l'air de la cuisine comme une tige d'allumette dans un gaz qui n'avait pas encore pris : un corps a été découvert ce matin dans le Bois Jacques, à proximité du Mardasson. La police confirme qu'il s'agit d'une femme. Les circonstances de la mort font actuellement l'objet d'une enquête.
Ashley ne bougea pas.
Henri posa sa tasse. Isabelle, qui rinçait une quatrième tasse à l'évier, la lâcha. Le bruit fut net. La tasse tomba dans l'évier en émail, rebondit une fois sur sa base, roula sur son flanc et heurta le fond avec ce son chantant que font les objets qui ne se cassent pas mais qui auraient pu. Ashley leva les yeux. Isabelle se tenait droite, les mains au-dessus de l'égouttoir, dans la position de quelqu'un qui prépare quelque chose qui ne vient pas. Puis Isabelle baissa les bras. Elle rattrapa la tasse au fond de l'évier, l'essuya, la posa sur l'égouttoir. La poignée à droite.
Cela ne dura pas plus de trois secondes. Ashley n'aurait pas pu le décrire, alors. Elle l'enregistra comme on enregistre, dans le tissu d'un matin qui se défait, un détail qu'on ne relèvera que plus tard. Un détail qui attendrait dans un coin d'elle-même, patient, jusqu'à l'hiver.
Henri ne disait rien. Henri avait été gendarme. Quand les gendarmes entendent ce genre de phrase à la radio, ils se taisent d'une façon particulière ; ils ont appris, plus jeunes, que dire quelque chose trop vite est toujours une erreur. Il regardait son verre d'eau, à la place où se trouvaient les glaçons que Claire, autrefois, mettait pour lui, dans le temps où Henri voulait encore boire froid le matin.
La radio continua : la journaliste passait à la suite, à un reportage sur les pompiers qui vérifient les toitures. Isabelle baissa le son.
Bois Jacques, dit-elle à voix basse. On entend tellement de choses.
Elle servit du café à Henri, sans qu'il ait demandé. Elle le servit à Ashley, à nouveau, alors que la tasse d'Ashley était encore à moitié pleine. Puis elle recula d'un pas, passa le torchon sur une éclaboussure que personne n'avait vue, et dit, doucement :
Il fait trop froid pour se promener dans ce bois à cette heure. C'est triste.
Henri hocha la tête. Personne ne reprit la parole pendant quatre minutes. Ashley comptait. Quatre minutes, à la cuisine des Urbain, c'est long comme une après-midi.
Son téléphone vibra à sept heures douze. Elle sursauta imperceptiblement : l'appareil était posé, écran vers le bas, contre le sucrier, et la table reçut la vibration dans tout son bois. Elle le saisit. Le nom inscrit sur l'écran était Keltoum — sa chef d'équipe, une femme solide, cinquante ans, jamais un message avant huit heures. Elle se leva, s'excusa d'un geste, et sortit de la cuisine.
Dans le couloir, près du porte-manteau, elle décrocha.
Ash, dit Keltoum. Tu es rentrée ?
Oui. Je viens de rentrer.
Un silence. Un claquement de porte à l'arrière-plan, chez Keltoum. Puis :
Je préfère que tu l'apprennes par moi. Tu viens d'entendre le flash ?
Le corps du Bois Jacques.
C'est Marion.
Ashley ne répondit pas. Elle regardait, sans la voir, la gravure encadrée au-dessus du porte-manteau : une vieille carte militaire de Bastogne, août 1944, que son père avait trouvée dans un marché aux puces d'Arlon en 2002 et qu'il avait fait encadrer parce qu'il ne savait pas quoi en faire. Ashley connaissait chaque pli de cette carte. Elle connaissait la ligne des positions allemandes, les ronds rouges des chars américains, le tampon fade qui disait Top Secret au coin supérieur droit. Elle regardait la carte, et elle n'arrivait pas à dire le mot qu'il fallait.
Marion Delacroix, insista Keltoum, doucement. C'est la gendarmerie qui m'a prévenue pour l'adresse des proches. J'ai voulu que tu saches avant qu'on t'appelle.
Merci.
Ça va ?
Ça va, dit Ashley.
Ça n'allait pas. Ce n'était pas, non plus, que ça n'aille pas. C'était plus simple et plus flou : Marion Delacroix était une personne qui n'aurait pas dû s'arrêter d'exister. Marion Delacroix avait été, pendant trois ans, celle qui tenait le convoyeur numéro deux avec elle, les mains gercées, une écharpe toujours remontée sur le nez, une voix éraillée de fumeuse qui riait à la moindre occasion. Marion avait quitté l'usine il y a deux ans, était devenue pigiste, écrivait des entrefilets pour L'Avenir, avait pris trois kilos, s'était fait couper les cheveux très courts, et l'avait croisée la dernière fois à la Quick de la Noël — elle avait dit : passe quand tu veux boire un verre, je suis toujours là. Ashley n'y était pas allée.
Tu viens cette nuit ? demanda Keltoum.
Oui.
La police va venir à l'usine. Sans doute dans la journée. Ils vont vouloir parler à ceux qui la connaissaient.
Je comprends.
Elle raccrocha. Elle resta un moment dans le couloir, le téléphone contre la cuisse, à regarder la carte de 1944. Elle pensa à Marion, au convoyeur numéro deux, au petit rire râpeux de Marion quand il y avait une panne, à la manière qu'avait Marion d'allumer une cigarette en coupant le vent dans le creux des mains. Elle ne pensa pas au Bois Jacques. Elle n'arrivait pas à voir le bois. Le bois n'était pas un endroit à voir. Il était à l'est de la ville, derrière le Mardasson, là où les pins serrent, là où les Américains, en décembre 1944, s'étaient fait tuer à pleine canonnade, là où les routes cessaient d'avoir des noms. Marion ne se promenait jamais dans le Bois Jacques. Marion ne se promenait nulle part. Marion avait mal aux genoux.
Elle retourna à la cuisine. Isabelle était debout, elle avait repris son travail aux tasses, qu'elle posait toutes dans le même sens. Henri attendait. Ashley s'assit.
C'est Marion Delacroix, dit-elle. Celle de l'expé.
Henri leva lentement la tête.
Delacroix, répéta-t-il.
Oui.
Il y eut un silence. Isabelle posa le torchon. Elle ne disait rien. Ses mains étaient à la même place, sur le bord de l'évier, les paumes à plat. Elle regardait par la fenêtre.
C'est moche, dit Henri. C'est vraiment moche.
Il se leva. Il ne finit pas son café. Il sortit dans le couloir, monta l'escalier, entra dans sa chambre, referma la porte derrière lui. On l'entendit faire couler l'eau un moment. Puis plus rien. Isabelle resta debout à l'évier. Ashley se leva aussi.
Je vais dormir, dit-elle.
Oui. Tu as besoin de dormir.
Isabelle se retourna et, pour la première fois depuis le début de la matinée, elle posa son regard en entier sur Ashley. Un regard bleu clair, tranquille, qui ne demandait rien et qui donnait l'impression de beaucoup contenir.
Si tu veux parler, ma chérie, tu sais où je suis.
Je sais.
Marion, c'était celle qui te faisait rire aux soirées de Noël ?
C'était celle qui me prêtait ses gants quand j'oubliais les miens.
Isabelle hocha la tête. Elle eut, cette fois, un sourire qui voulait peut-être dire quelque chose, et qui ne dit rien.
Dors bien, ma chérie.
Ashley quitta la cuisine.
Sa chambre était à l'étage, au bout du couloir, la plus petite. Papier peint bleu pâle usé jusqu'au trame au-dessus du radiateur, une fenêtre à simple vitrage qui donnait sur le jardin, un lit étroit avec une couette à motifs scandinaves qu'elle s'était offerte à vingt-trois ans chez Ikea à Messancy. Un bureau. Une étagère de livres de poche — des polars pour la plupart, Sukkwan Island, L'Étranger, des Harlan Coben qu'elle n'avait jamais finis. Sous la porte, Lucas avait glissé un dessin plié en quatre. Ashley le ramassa. Il avait dessiné, au crayon gris, une carte : les rues de Bastogne, le Mardasson, le Bois Jacques, la N4. Il avait marqué une petite maison au numéro 8 de la rue des Grands-Sarts (la leur) et un petit soleil avec un sourire. Il avait écrit, de sa petite écriture serrée, pour que tu trouves si tu te perds.
Ashley regarda le dessin longtemps. Elle ne le plia pas tout de suite. Elle le posa sur la table de nuit, contre la lampe, et resta debout au milieu de la chambre sans retirer ses vêtements. Elle pensa à Lucas, aux cartes qu'il dessinait depuis toujours. Aux cartes qui disent où on est quand on se perd. Aux cartes qu'on trouve dans les poches des gens qu'on retrouve morts dans les bois.
Elle se déshabilla lentement. Son pull gris, son jean, ses chaussettes. Elle mit une chemise de nuit en coton qui avait été à sa mère — elle ne l'avait appris qu'à dix-neuf ans, en entendant son père le dire à voix basse dans un couloir à sa belle-mère ; depuis, elle la portait chaque nuit, elle ne savait plus si c'était par attachement ou par défi. Elle tira les rideaux. La lumière du matin, blanche et sourde, donnait au plafond une teinte de cendre. Elle se coucha. Le lit était froid. Elle se recroquevilla, le dos vers la porte, la couette jusqu'aux oreilles. Elle ferma les yeux.
Elle ne dormit pas tout de suite. Elle ne dormait jamais tout de suite. Depuis l'enfance — depuis une nuit dont elle ne se souvenait pas, mais qui laissait, dans son corps, la trace précise d'un silence trop long — le sommeil venait par marches, et non d'un seul coup. Il fallait que le cœur se calme d'abord. Que l'oreille cesse d'attendre quelque chose. Que l'obscurité s'installe dans le crâne plutôt que dans la chambre.
Elle pensa à Marion. Elle pensa aussi, sans le vouloir, à sa mère. Elle se dit qu'elle ne savait plus si Claire avait les cheveux châtains. Elle avait vu trois photographies, toutes les trois en noir et blanc, prises par son père avec son vieux Pentax : une de Claire à la plage à dix-huit ans, une à l'école où elle enseignait, une au mariage. Les couleurs, elle les avait imaginées. Elle ne savait plus lesquelles étaient imaginées, lesquelles lui avaient été dites. Elle ne savait plus beaucoup de choses sur Claire, à part les morceaux que d'autres disaient d'elle : douce, rieuse, inquiète à la fin. Douce : comment ? Rieuse : comment ? Inquiète de quoi ?
Elle tomba dans le sommeil comme on tombe dans la neige — lentement, sans résistance, la tête en premier.
Le rêve vint vers onze heures, sans prévenir. Elle ne savait pas l'heure dans le rêve. Elle savait seulement, et c'était la seule certitude de ce sommeil-là, qu'elle avait huit ans.
Il y a une cabane au loin. Une lumière aux fenêtres. Une voix de femme qui rit, ou qui pleure, on ne sait pas. Une autre voix, plus basse, d'homme. Le craquement du bois. La main serre plus fort. La main sait quelque chose que l'enfant ne sait pas encore.
Puis un cri. Un seul.
Bref, aigu, coupé net, comme si quelqu'un avait refermé une porte dessus.
Elle se réveilla à quinze heures quarante-sept, la bouche ouverte, le cœur battant si fort qu'il lui semblait entendre le sang revenir à ses tempes. Elle resta immobile. Elle compta jusqu'à dix. Elle compta jusqu'à vingt. Puis elle se redressa d'un coup, comme on sort d'une eau trop froide, et s'assit au bord du lit.
Elle avait cette pensée très nette — et en même temps si improbable qu'elle ne la garda pas — qu'elle avait entendu le cri, pas qu'elle l'avait rêvé. Qu'il était encore dans la chambre. Qu'il était là, quelque part, dans un angle qu'elle ne voyait pas.
Elle alluma la lampe de chevet. Le dessin de Lucas, contre la lampe, bascula et tomba par terre. Elle le ramassa, le plia cette fois, le rangea dans le tiroir. Elle resta un long moment à regarder ses mains. Ses propres mains. Elle essaya, par jeu, par mauvaise curiosité, d'imaginer laquelle de ses mains avait été, à huit ans, la petite main dans la main plus grande. Elle n'y parvint pas. Elle se dit, sans y croire, que peut-être elle n'avait jamais eu de main qui tenait la sienne, à huit ans.
Le rêve lui avait laissé l'odeur du pain grillé dans la bouche. Une odeur impossible à cette heure, dans cette chambre. Une odeur qui avait franchi les frontières.
Elle se leva, passa dans la salle de bains, se rinça le visage. Le miroir lui renvoya une femme de vingt-six ans aux yeux rouges, pas de sommeil mais d'effort. Elle se sourit, pour vérifier qu'elle pouvait encore le faire. Elle y arriva. Elle en fut vaguement rassurée.
L'après-midi glissa sans histoires. Elle descendit manger une tranche de pain avec Isabelle — du pain, oui, de la boulangerie Guillaume, et l'odeur lui serra le ventre sans qu'elle comprenne pourquoi, et elle fit l'effort de mastiquer comme si de rien n'était. Elle lut dans le salon, les jambes repliées sous elle, L'Adversaire d'Emmanuel Carrère qu'elle avait déjà lu deux fois et qu'elle relisait comme on écoute la même chanson pour s'endormir. Henri, dans le bureau, téléphonait à voix basse. Camille revint de sa course, les joues rouges, les cheveux mouillés ; elle passa devant Ashley sans la regarder, monta à la salle de bains, ferma la porte, ne redescendit qu'à l'heure du dîner. Lucas, de l'école, revint à dix-sept heures dans son anorak trop grand, chantait une chanson qu'il avait apprise en classe et qu'Ashley ne connaissait pas, déposa son sac sur le banc du couloir, vint s'asseoir près d'elle sur le canapé.
Ça va ? demanda Lucas.
Oui.
Tu as une tête bizarre.
Je suis fatiguée.
Il hocha la tête. Il n'insista pas. C'était une de ses qualités rares. Il avait quinze ans et il savait déjà ce qu'Ashley avait mis dix années à apprendre : il y a des gens qui préfèrent qu'on ne les force pas à dire. Il ouvrit son cartable, sortit un cahier, se mit à dessiner une carte — la forêt cette fois, avec des pins disposés comme des lettres.
Tu savais qu'il y a une clairière dans le Bois Jacques qui n'est sur aucune carte ? dit-il sans lever les yeux.
Ashley se figea. Il dessinait paisiblement. Il ne mesurait pas, à cet instant, ce qu'il venait de prononcer.
Comment tu sais ?
C'est le vieux Monsieur Ponchaut qui me l'a dit au club de dessin. Il dit qu'elle est plus à l'est, qu'il y a un trou d'eau au milieu, qu'on n'a jamais su le nom. Il voulait que je l'ajoute sur ma carte.
Tu l'as ajoutée ?
Oui.
Il posa son crayon. Il montra, au bout de son index encore charbonné, un petit rond fermé au bord de la feuille.
Là.
Ashley regarda le rond. Elle regarda Lucas. Elle pensa à Marion, dans un bois, quelque part entre ces arbres qu'il dessinait avec la précision d'un enfant. Elle lui ébouriffa les cheveux et elle se leva pour aller préparer ses affaires de nuit.
Le dîner fut court. Henri parla d'une connaissance à Neufchâteau qui venait de perdre son frère — il parla du frère, pas du sien, pas du connaissance —, Isabelle écouta en servant le gratin, Camille regarda son téléphone sans répondre aux textos qu'elle recevait. Lucas raconta la chanson de son école. Personne ne nomma Marion. Il y avait dans la cuisine comme une règle nouvelle, qu'on venait d'adopter sans vote : on ne parlerait pas de ce corps-là, pas ici, pas maintenant, pas ce soir. Ashley se coula dans la règle comme dans un vêtement qu'on lui tendait ; elle se dit qu'elle l'ôterait plus tard, en la suspendant à un crochet, quand elle serait seule.
À vingt-et-une heures, elle remonta s'habiller pour l'usine. Le pull gris, le jean, les chaussettes doublées, le blouson, le bonnet. Elle s'assit un instant au bord de son lit avant de redescendre. La lampe n'était pas allumée. Dans la pénombre, le papier peint bleu pâle semblait être une ombre. Le dessin de Lucas, dans le tiroir, attendait.
Elle n'avait pas pleuré. Elle ne pleurait presque jamais — une règle qu'elle s'était faite à dix ans et qu'elle tenait, avec l'obstination qu'on met à tenir les règles qu'on n'a pas vraiment choisies. Elle ne pleura pas non plus cette nuit-là. Elle resta assise, les mains sur les genoux, le regard vers la porte fermée, et elle écouta la maison respirer.
Elle entendit les pas d'Isabelle au rez-de-chaussée, les tasses qu'elle rangeait pour la nuit — ce tintement particulier, régulier, presque musical, d'une tasse posée juste, puis une autre, puis une autre. Elle entendit Henri pousser la porte du jardin pour fumer une Gauloise dans la neige, la braise brève qui rougeoyait dans la nuit blanche quand il inspirait. Elle entendit Lucas dire bonne nuit à sa mère d'une voix qu'il avait encore d'enfant mais qui commençait à prendre des graves. Elle entendit Camille, au bout du couloir, fermer sa porte avec cette précision qu'elle mettait en tout geste, presque une délicatesse, comme si elle savait qu'on dormait déjà quelque part et ne voulait pas déranger.
Elle entendit la maison. La maison entière. La maison qu'elle connaissait par cœur sans savoir ce qu'il y avait à connaître.
Et, dans l'obscurité qui s'installait, elle sentit monter sans prévenir, sans raison, une chose qui venait de très loin, de plus loin encore que le rêve du matin, de plus bas que le rêve — une chose qui avait huit ans, qui tenait la main d'une autre main, qui sentait le pain grillé, qui entendait le cri. Une chose qui, dans le noir, avait un nom. Un seul.
Ashley ferma les yeux. Sa gorge s'ouvrit comme une porte qu'on n'aurait pas dû ouvrir.
Elle dit, à voix très basse, à la pièce qui ne répondait pas :
Maman.
Le mot resta une seconde au-dessus du lit, posé à plat comme une plume. Elle regarda le mot, dans l'air, puis il se déposa dans l'ombre. Elle se leva. Elle enfila son blouson. Elle descendit l'escalier sans bruit.
Dehors, la neige tombait toujours.