Les Enfants de la Neige
Sommaire
Chapitre Neuf

Le Miroir Brisé

Bastogne · 1er février

Sarah Moreau n'arrêta pas Isabelle Thirion le 29 janvier comme elle l'avait annoncé. Elle ne l'arrêta pas non plus le 30, ni le 31. Elle la laissa vivre dans sa maison en brique rouge de la rue des Grands-Sarts ces trois jours de plus, sous la surveillance d'une équipe qui ne la lâcha pas d'un pas — la voiture de gendarmerie à l'angle, un couple en civil dans la Clio grise de l'autre côté du trottoir, une écoute posée sur la ligne fixe. Moreau avait changé de plan. Elle l'avait expliqué à Ashley, le mercredi soir au téléphone : Si j'arrête Isabelle maintenant, Marc Volckmann prend la fuite ce soir. Il se terre. On le trouve dans cinq ans dans un fossé, ou on ne le trouve jamais. On n'aura pas de témoignage. On n'aura pas sa parole sur le meurtre de votre mère. On n'aura pas sa confession sur Lucas. On n'aura rien, et Isabelle aura un avocat qui tiendra le silence dix ans. Je veux les deux. Je les prends ensemble. Donnez-moi trois jours.

Ashley avait accepté. Elle avait vécu ces trois jours comme on vit un faux plat dans une montée — le même sol sous les pieds, la même cuisine, la même chambre, mais la gravité n'était plus la même. Elle ne regardait plus Isabelle de la même manière. Isabelle, non plus. Elles jouèrent, toutes deux, à continuer d'être les personnes qu'elles avaient été. Elles savaient. Elles savaient que l'autre savait. Elles faisaient, néanmoins, le café le matin, la soupe le soir, le petit mot à Henri qui ne descendait presque plus. C'était une coexistence de cristal.

Camille n'était dupe de rien. Elle ne posait pas de question. Elle observait les gestes d'Isabelle — elle observa en particulier, le 30 janvier, qu'Isabelle ne chantait plus sa berceuse, qu'Isabelle ne rangeait plus les tasses avec la même facilité, qu'Isabelle, pour la première fois en dix-huit ans, posait parfois une tasse, la poignée à gauche, sans s'en apercevoir. Camille venait, dans la chambre d'Ashley, trois ou quatre fois par jour, et lui disait ces petites choses à voix basse. Elle ne rentrait pas s'asseoir. Elle restait à la porte. Elle disait deux phrases et repartait. Ashley, chaque fois, lui faisait signe de la tête — je sais, je sais.

Henri n'arrêtait plus de fumer sur le perron. Il y fumait même le matin, même à midi, même à cinq heures de l'après-midi. Il avait vidé, en trois jours, deux paquets de Gauloises blondes. Il avait maigri encore. Ashley lui montait parfois une tasse de thé. Il la buvait. Il ne parlait plus. La confession dans le bureau, le soir du 28, avait consumé ce qui lui restait de parole.

Le 1er février, un samedi, Moreau appela à cinq heures du matin.

Volckmann a été vu cette nuit à la Croix-Blanche. Mes gars ont relevé un feu dans la cheminée vers trois heures. Il est là. Je pense qu'il va bouger aujourd'hui. Je prends la maison-forestière à huit heures. Je veux vous avoir avec moi.

Pourquoi ?

Parce qu'à cette heure, vous êtes le seul témoin vivant, avec Isabelle, qui l'a vu le 2 février 2006. Je veux que vous soyez à côté quand nous l'interrogeons sur place. Vous êtes protégée. Vous êtes armée d'un gilet pare-balles. Vous restez derrière moi. Vous ne parlez que si je vous le demande. Est-ce que c'est clair ?

C'est clair.

Vous me rejoignez à Bizory, parking du cimetière, à sept heures quarante-cinq. Vous ne prenez pas la Fiat de Camille. Je vous envoie une voiture.

D'accord.

Ashley s'habilla sans réveiller la maison. Elle mit le pull gris, un autre par-dessus, un blouson thermique, le bonnet, des gants. Elle passa devant la porte de la chambre de ses parents — Henri respirait lourdement, Isabelle ne dormait pas, cela se sentait à l'immobilité — et elle descendit l'escalier sur la pointe des pieds. Elle sortit. Il faisait moins quinze. Le ciel, au-dessus du jardin, avait retrouvé cette pureté tranchante qu'on avait depuis trois jours — pas de tempête, pas de neige qui tombe, seulement ce grand froid qui rend les choses plus dures, plus réelles.

La voiture de Moreau l'attendait à l'angle de la rue du Vivier, à l'écart. Elle y monta. Ils partirent.

À sept heures quarante-deux, ils étaient au parking du cimetière de Bizory. Il y avait là une petite équipe de six personnes — Moreau, Delhaye, deux gendarmes de Bastogne en combinaison d'intervention, un binôme d'hommes en civil qu'Ashley n'avait jamais vus. On l'aida à enfiler le gilet pare-balles. Il était lourd. Il lui tombait bas sur les hanches. On lui ajusta les sangles. On la prit en photo pour les archives — témoin autorisé à accompagner le dispositif. Moreau signa le document.

Dernier avertissement, Madame Urbain. Si vous changez d'avis, vous pouvez rester ici. Personne ne vous en voudra.

Je viens.

Bien.

Le convoi monta le chemin de terre. La maison-forestière apparut à sept heures cinquante-trois, dans la lueur grise de l'aube qui n'était pas encore tout à fait levée. Cheminée qui fumait. Une mince colonne verticale, grise, qui sortait du toit. À côté, une petite camionnette blanche Citroën Jumper garée mal — pas la voiture du père de Marc, pas celle d'Isabelle. Une camionnette de location. Moreau la reconnut.

C'est la même que celle qui a été vue à Neufchâteau la nuit de Thierry Lambert. Il ne se cache plus. Il n'en a plus le temps. Il est sur le départ.

Moreau donna l'ordre de disposition. Deux gendarmes à l'arrière de la maison. Deux devant. Delhaye à gauche. Elle-même, avec Ashley derrière elle, devant la porte principale. Un haut-parleur sortit. Un faisceau rouge, de laser au sol, devant les mains de Moreau.

Marc Volckmann ! Police judiciaire de Neufchâteau. Sortez, mains en évidence ! Nous avons un mandat ! Sortez !

Silence. La cheminée fumait toujours. La fumée, sous l'effet du froid, ne s'élevait pas, elle s'étalait en une petite nappe horizontale qui recouvrait le toit et retombait sur le chemin comme un linceul grisâtre.

Volckmann ! Sortez ! Vous avez vingt secondes !

Pas de réponse. Moreau attendit. À dix-sept secondes, elle fit signe à Delhaye. Delhaye avança. Delhaye poussa la porte avec le pied. La porte n'était pas verrouillée. Elle céda.

À l'intérieur, la maison était vide.

Pas tout à fait vide. Il y avait, dans la cheminée, un feu allumé. Il y avait, sur la table de bois brut du salon, une tasse à café chaude — à peine tiède, déjà ; on l'avait bue il y a vingt ou trente minutes. Il y avait, sur le plan de travail, un sachet de tabac Drum ouvert, une feuille de OCB laissée en attente de roulage. Il y avait, accrochée au dossier d'une chaise, une parka militaire bleu marine que Moreau photographia immédiatement sans toucher. Il y avait, au mur, une étagère de livres — de vieux livres, dépareillés, jaunis. Il y avait, posé au centre de cette étagère, un portrait de Claire — Claire jeune, en robe d'été, rieuse, dans un cadre en fer forgé. Une photographie qui n'aurait pas dû être là. Une photographie que Marc avait emportée au chalet en 2006 ou plus tôt, et qu'il gardait depuis, éclairée par une petite bougie que quelqu'un — lui, quelques minutes plus tôt — avait soufflée juste avant de sortir.

Moreau jura.

Il est dans le bois. Il nous a entendus monter. Il vient de partir il y a moins de dix minutes.

Elle ressortit. Elle regarda la neige. À l'arrière de la maison, partant de la porte du jardin, les traces de bottes d'homme s'enfonçaient dans les pins vers l'est. Elle pointa. Les deux gendarmes à skis se lancèrent. Moreau, Delhaye et Ashley restèrent.

À ce moment-là, le téléphone de Moreau sonna. Un appel de la gendarmerie des Rosières, à quinze kilomètres. Elle décrocha. Elle écouta trente secondes. Elle ferma les yeux. Elle raccrocha. Elle se retourna vers Delhaye et Ashley.

Antoine Vasseur vient d'être retrouvé mort dans sa caravane. La gorge tranchée. La gendarmerie locale est sur place. Ils ont reçu un appel anonyme à sept heures vingt. Une voix d'homme, qui disait que le tueur de Bastogne habite aux Rosières et qu'il faut envoyer du monde. Ils sont partis. Ils ont trouvé Vasseur. Il est mort depuis une nuit. C'est Volckmann qui a tué Vasseur — pour nous détourner de lui. Et c'est Volckmann qui a fait l'appel anonyme ce matin. Il voulait qu'on perde une heure ou deux. Il voulait son temps de fuite.

Il est malin, dit Delhaye.

Il est guidé, dit Moreau. Un homme comme Volckmann n'a pas cette ruse. Quelqu'un le conseille. Quelqu'un lui a dit de poser Vasseur en diversion. Quelqu'un lui a donné Vasseur comme leurre depuis longtemps — il avait même un numéro de téléphone qu'on lui avait appris à utiliser. Je ne sais pas ce que notre belle Thirion a fait de sa semaine, mais elle ne se contente pas de pleurer.

Ashley ne dit rien. Elle avait compris la même chose, dans une autre langue. Isabelle, dans la maison, n'avait pas seulement pleuré. Isabelle avait, entre deux pleurs, préparé un filet de sécurité pour son frère.

Les gendarmes à skis revinrent à dix heures dix-sept. Ils avaient suivi la piste pendant cinq kilomètres vers l'est, avaient perdu les traces à hauteur de l'ancienne carrière de schiste de Bizory, qu'un renfort de neige soufflée avait effacées. Volckmann connaissait ses bois. Volckmann avait une sortie de secours.

Moreau rassembla l'équipe à la maison-forestière. Elle fit, devant Ashley, un calcul rapide. S'il nous a faussé compagnie, il se prépare à quitter la région. Il ne peut pas rester à la Croix-Blanche ni ici. Il va à l'endroit où il est sûr qu'on n'ira pas le chercher tout de suite. Où ?

Ashley réfléchit. Elle dit :

À Bastogne.

Moreau la regarda.

Il va venir voir Isabelle. Il veut son argent de départ. Il veut ses papiers. Il veut qu'elle lui ouvre. Il n'a personne d'autre sur cette terre.

Moreau hocha la tête. Elle sortit de la poche de son gilet une radio de liaison.

Barzan à Baz-1. Confirmez position des dispositifs rue des Grands-Sarts. Je monte immédiatement. Ne laissez aucun véhicule s'approcher du numéro huit. Ne laissez personne sortir. J'arrive dans quinze minutes. Terminé.

Elle se tourna vers Ashley.

Dans la voiture. On y va.

À dix heures quarante-deux, les deux voitures de Moreau et Delhaye rentraient à Bastogne. À dix heures quarante-huit, elles tournaient à la rue du Vivier. Moreau arrêta la voiture à cinquante mètres du numéro huit. Elle regarda la rue. La voiture de surveillance était à sa place. Le couple en civil dans la Clio grise était à sa place. Tout paraissait normal.

Sauf quelque chose.

Sauf une camionnette.

Une camionnette blanche Citroën Jumper, la même qu'à la maison-forestière, garée à vingt mètres du perron, côté opposé.

Moreau avait envoyé en exclusion, une demi-heure plus tôt, une photo du véhicule et son immatriculation à tous les postes de Bastogne. Les gendarmes de la rue ne l'avaient pas vu arriver — elle était peut-être arrivée, passée par la rue des Hauts-Prés derrière, garée discrètement là.

Moreau décrocha sa radio. Baz-1 à Barzan. Attention, véhicule suspect, plaque Jumper, côté opposé. L'individu est peut-être déjà dans la maison. La réponse de l'opérateur fut confirmative : l'équipe de surveillance n'avait pas vu Volckmann entrer dans la maison par la porte principale. Elle n'aurait pas pu le voir, s'il avait fait le tour.

Moreau respira. Elle se tourna vers Ashley.

Madame Urbain. Le protocole est simple. Vous restez dans la voiture. Vous ne descendez sous aucun prétexte. Nous entrons à trois, moi, Delhaye, et un gendarme. Si l'individu est dedans, nous le maîtrisons. S'il est dangereux, nous neutralisons. C'est clair ?

Mon père, dit Ashley.

Si votre père est dans la maison, je vais faire le maximum.

Mon père a une arme.

Moreau marqua une pause.

Camille aussi est dans la maison ?

Oui.

Moreau reprit sa radio. Elle dicta l'état des civils à l'intérieur. Elle demanda un renfort de l'unité d'intervention de Marche. Elle dit à Delhaye : On ne peut pas attendre. Delhaye hocha la tête.

Ils descendirent.

Ashley ne resta pas dans la voiture. Elle le savait, en descendant. Elle attendit qu'ils soient à dix mètres de la porte. Elle sortit. Delhaye se retourna, lui fit signe de remonter. Elle fit un signe à Moreau : je passe par l'arrière. Je connais le jardin. Moreau hésita — elle perdait du temps à hésiter. Elle céda. Vous entrez par la buanderie. Vous ne touchez à rien. Vous nous appelez au premier contact.

Ashley contourna par la rue du Vivier. Elle passa le grillage d'un jardin voisin — l'ancien jardin Prévot, qui avait été abandonné il y a trois ans. Elle sauta le muret qui séparait ce jardin du leur. Elle atterrit dans la neige fraîche du jardin des Urbain, à quatre mètres de la porte de la buanderie. Elle écouta.

La porte de la buanderie était entrebâillée. La poignée, vue de l'extérieur, portait des traces de neige — comme si quelqu'un venait de l'ouvrir il y a dix ou quinze minutes, en se glissant à l'intérieur. À l'autre bout du jardin, Ashley voyait, par la fenêtre de la cuisine, ce qui se passait à l'intérieur.

Isabelle était à la table. Elle était assise, droite, les mains posées à plat sur la nappe, comme on se tient face à une mauvaise nouvelle qu'on venait d'accepter. En face d'elle, debout, l'homme. Marc Volckmann. Maigre. Grand. La barbe de trois semaines. La parka militaire bleu marine. Il avait, à la main, posée sur la table, quelque chose qu'Ashley ne distingua pas d'abord — puis elle le reconnut : une enveloppe en kraft, épaisse. Des papiers ? De l'argent ? Les deux, sans doute. Il ne paraissait pas menaçant à ce moment-là. Il paraissait même, plutôt, fatigué.

Ashley poussa la porte de la buanderie. Elle entra sans bruit. Elle traversa la buanderie à pas de chat. Elle passa dans le couloir du rez-de-chaussée. La cuisine était à six mètres, au bout du couloir, la porte entrebâillée. Elle entendait les voix.

Tu n'as plus le choix, Marc, disait Isabelle. Tu prends l'enveloppe. Tu prends la voiture. Tu pars par la route basse. Tu ne reviens pas. Tu n'appelles pas. Je règle la maison à Bizory. Tu n'as plus de maison.

Je n'ai plus de rien, dit Marc.

Tu as ta vie.

Non. Tu me l'as prise aussi, Belle. Tu m'as pris ma vie petit à petit. Il ne reste rien à prendre.

Marc. Prends l'enveloppe. Pars.

Un silence. Ashley entendit, dans ce silence, Isabelle respirer — cette respiration lente, posée, qui avait toujours accompagné Isabelle dans les pires tempêtes. Même ici, même à dix mètres de la police, Isabelle respirait calmement. Elle tenait son frère comme elle avait tenu la maison. Elle tenait.

Elle ajouta :

Tu n'as pas dit à la police pour moi. Tu ne diras pas. Tu m'as promis cela.

Marc, lui, ne répondit pas à cela. Il répondit à autre chose. Il dit, d'une voix lasse :

Claire n'a jamais ri de moi.

Silence.

Claire m'a parlé, une fois, gentiment. Je me souviens exactement. Elle m'a dit : Marc, tu devrais te soigner. Elle m'a dit cela avec douceur. Tu m'as dit, toi, qu'elle riait de moi. Tu m'as répété pendant cinq ans qu'elle riait de moi. Tu me l'as écrit, même, dans des lettres que j'ai gardées. Tu disais : Claire te méprise. Claire me l'a dit hier. Claire a fait des blagues sur toi avec Henri. Marc, Claire n'est pas pour toi, elle ne t'a jamais vu que comme un faible. Tu as écrit tout cela. Je l'ai cru. Je suis un imbécile qui a cru tout ce que tu lui disais depuis qu'on est petits. Mais elle ne riait pas. Je le sais maintenant. Je l'ai toujours su. Je l'ai oublié, simplement, parce que tu m'as fait oublier.

Un silence. Puis Isabelle, d'une voix qui, pour la première fois, perdit en tranquillité :

Marc. Prends l'enveloppe.

Non.

Marc.

J'aurais dû ne pas tirer sur Claire, Belle. J'aurais dû ne pas tirer sur Thierry. J'aurais dû, et surtout, ne pas toucher au petit.

La voix se brisa. Ashley, dans le couloir, comprit que Marc pleurait. Il pleurait des larmes d'homme qui n'avait pas pleuré depuis trente ans. Il reprit :

Tu m'as dit Lucas a trouvé une lettre, il va aller voir Ashley, il va tout casser. Va lui parler. Parle-lui. Dis-lui qu'on va tout arranger. Juste parle-lui. Je suis parti sans arme. J'ai pris le chemin des Quatre Bois sans arme. Je voulais lui parler. Je te jure, Belle, je voulais lui parler. Je l'ai rencontré sur la prairie. Il avait la lettre à la main. Il allait redescendre à Bastogne. Je lui ai dit : donne-moi la lettre, mon garçon. Ta tante va t'expliquer. Il m'a dit : non. Il avait quinze ans et il m'a dit non, comme un homme. Je me suis énervé. J'ai pris une branche. Je l'ai frappé. Je l'ai frappé trois fois. Trois fois. Je voulais juste qu'il lâche la lettre. Il n'a pas lâché. Il est tombé. Il a saigné. Il n'a pas crié. Il m'a regardé pendant une seconde, Belle, et il avait les yeux de ma mère. Il avait les yeux de notre mère. Je n'ai pas pu supporter. Je suis parti sans prendre la lettre. Je l'ai laissée dans sa poche. Je n'ai pas compris ce que j'avais fait. Il a fallu que je rentre à Bizory pour que je comprenne.

Silence. Isabelle ne parlait pas. Isabelle, dans la cuisine, s'était peut-être levée, peut-être assise, peut-être adossée contre le buffet, Ashley ne voyait pas.

Marc reprit :

J'ai tué un enfant, Belle. J'ai tué Lucas. Ton Lucas. Le seul qui était vraiment de toi. Et je me rappelle — je me rappelle seulement cet après-midi, en fumant devant ma cheminée, en voyant passer la neige — je me rappelle qu'à la fin, avant qu'il ferme les yeux, il m'a regardé, et il a dit un mot. Un seul. Il a dit : pardon. Pourquoi il m'a dit pardon, Belle ? Pourquoi ?

Isabelle n'avait pas de réponse. On entendit, dans la cuisine, un pas qui ne savait plus où aller. Puis on entendit Isabelle parler, et sa voix n'était pas la voix d'Isabelle — c'était une voix qu'Ashley, dans ces dix-huit années, n'avait jamais entendue. Une voix sans couvercle. Une voix qui n'avait plus le moyen d'être rangée.

Marc. Marc, mon petit, il faut que tu partes maintenant. Tu pars. Je t'en supplie. Tu pars. Tu prends l'enveloppe. Tu pars. Tu ne reviendras pas. Tu vas vivre quelque part, quelque part, ça ne fait rien où. Tu seras en paix. Je m'en occupe. Je m'en suis toujours occupé. Marc.

Non.

Marc.

J'ai fait quelque chose que tu ne pouvais pas faire, Belle. Maintenant je dois faire quelque chose que tu ne peux pas faire non plus. C'est moi qui vais.

Ashley entendit, à travers la porte, le bruit d'une culasse qu'on arme. Marc avait une arme. Il l'avait sortie.

Elle poussa la porte. Elle entra.

Dans la cuisine, Marc Volckmann pointait un vieux pistolet — un pistolet à canon long qu'il tenait contre sa tempe, la bouche vers le haut, la main tremblante, les yeux fermés. Isabelle, en face, avait les deux mains tendues vers lui dans un geste d'arrêt qui n'arrêtait rien. Elle voyait Ashley entrer. Elle fit un mouvement — non pas pour se protéger, non pas pour fuir — un mouvement pour détourner, dans une dernière bonté de sœur, l'attention de son frère de la jeune femme qu'elle avait élevée.

Marc ouvrit les yeux. Il vit Ashley.

Il dit, d'une voix claire, cette fois — une voix qu'il n'avait pas dans la conversation précédente, celle d'un homme qui venait de sortir d'un long sommeil :

Ashley.

Elle le regarda.

Tu ressembles à ta mère.

Il sourit à demi. Il ajouta :

Je ne voulais pas. Je voulais seulement lui parler. Je ne voulais pas.

Il leva le pistolet vers sa propre tempe. Il ferma les yeux à nouveau.

Et, à cet instant, Moreau, qui était rentrée par la porte du couloir en même temps qu'Ashley, qui s'était placée à deux mètres derrière elle, tira.

Un seul coup.

Un calibre neuf, au poignet droit de Marc. Le pistolet vola. Marc s'effondra en arrière. Il tomba contre le buffet. Il glissa au sol. Il ne s'agita pas — il ne se débattit pas. Il lâcha un souffle lent. Il porta la main droite sur son poignet droit, où le sang commençait à se voir sur la parka. Il se mit à rire — non, pas à rire. À quelque chose qui ressemblait à un rire. Un rire d'homme qui venait de ne pas mourir.

Moreau avança. Elle ramassa le pistolet. Elle le mit en sécurité dans un sac. Delhaye entra, le médecin du dispositif entra, on commença à soigner Marc sur place. Il faudrait l'emmener à l'hôpital de Libramont. Il tiendrait. Il tiendrait jusqu'au procès, peut-être, si on lui donnait les bons soins et si on le tenait assez longtemps en vue. Marc, en fait, ne mourrait pas aujourd'hui.

Il regarda Ashley de son coin de sol, le poignet pressé par le médecin. Il dit, pas très fort :

Ashley. Dis à ma sœur que j'ai essayé. Dis-lui que j'ai essayé.

Ashley regarda Isabelle. Isabelle s'était assise sur sa chaise. Elle avait les mains sur la nappe. Elle regardait Marc. Elle ne pleurait pas. Elle avait épuisé, les jours précédents, ce qui lui restait de larmes.

Ashley dit à Marc :

Elle t'entend.

Marc hocha la tête. Il perdit connaissance. Le médecin appela un brancard.

On sortit Marc de la maison à onze heures trente-huit. Moreau, avec deux gendarmes, resta avec Isabelle. On ne la menotta pas. On ne l'emmena pas immédiatement. Moreau, d'une voix qu'Ashley ne lui avait pas connue, lui dit :

Madame Thirion. Je vais vous placer en garde à vue ce soir à dix-huit heures pour complicité de meurtre sur la personne de Claire Urbain, en 2006, sur la personne de Marion Delacroix le 9 janvier dernier, sur la personne de Thierry Lambert le 16 janvier dernier, sur la personne du père Adrien Caubert le 23 janvier dernier, sur la personne de Lucas Urbain-Thirion le 26 janvier dernier, sur la personne d'Antoine Vasseur cette nuit. Je vous laisse jusqu'à dix-huit heures avec votre famille. Je vous demande de ne pas quitter la maison, de ne pas passer d'appel, de ne rien jeter, de ne rien écrire. Un gendarme restera dans le couloir avec vous. Vous avez le droit de parler à votre mari et à vos filles. Je reviens à dix-huit heures. À partir de ce moment-là, vous suivrez la procédure ordinaire.

Isabelle leva la tête. Pour la première fois, elle regarda Moreau dans les yeux. Elle dit :

Merci. C'est juste. C'est très juste.

Moreau ne répondit pas. Elle sortit. Elle emmena Delhaye, le gendarme d'intervention, le médecin. Un seul gendarme resta — un jeune, vingt-sept ans peut-être, qu'on installa sur une chaise dans le vestibule. Il posa sa radio à côté de lui. Il ne parla pas.

Henri était sur le palier de l'étage. Il avait vu une partie de la scène de la rampe. Il descendit. Il entra dans la cuisine. Il regarda Isabelle. Isabelle le regarda. Ils ne se dirent pas un mot. Ils ne s'étreignirent pas non plus. Ils avaient été mari et femme dix-huit ans. Ils étaient, depuis l'instant du Walther glissé à la ceinture, depuis la confession dans le bureau, depuis la nuit blanche de la tempête, autre chose. Deux personnes qui avaient vécu longtemps dans la même maison et qui venaient, elles aussi, de terminer une histoire.

Camille, en haut, pleurait dans la chambre d'amis. Elle pleurait à gros sanglots — et personne ne descendit la consoler, parce que personne n'aurait su à ce moment-là de quoi exactement la consoler. Ashley la laissa. Elle savait qu'elle monterait plus tard. Pas maintenant.

Ashley sortit. Elle alla dans le jardin. Elle respira. Il faisait toujours moins quinze. Le ciel était clair. Le soleil, bas, commençait à descendre vers l'ouest, rouge pâle.

Elle pensa à sa mère. Elle pensa à Claire, qu'elle venait, d'une certaine manière, de ramener à la maison après dix-huit ans d'exil. Elle pensa à Lucas, qui avait fait, à quinze ans, un voyage dans un chalet pour une lettre. Elle pensa à Marc, qu'elle ne reverrait sans doute jamais, qui partait à Libramont sur une civière, qui porterait jusqu'à la fin de ses jours dans le creux de son poignet la marque d'une balle qui l'avait sauvé.

Elle pensa à Isabelle.

Elle entra dans la maison. Elle monta l'escalier. Elle se tint à la porte de la chambre de Camille. Camille ouvrit. Camille pleurait encore, les yeux rouges, la bouche tremblante. Ashley ne lui parla pas. Elle la prit dans ses bras, pour la première fois depuis qu'elles se connaissaient. Camille se mit à sangloter contre son épaule. Elle dit, contre le pull gris :

Ashley. Il y a quelque chose que je dois te dire.

Ashley la garda serrée. Elle lui dit :

Demain. Demain, Camille. Demain matin, tôt. Tu me diras. Pas ce soir.

Camille hocha la tête. Elle pleura encore un moment. Elle se releva. Elle s'essuya les yeux à son pull. Elle dit, à Ashley :

J'ai peur.

Je sais.

Pas d'elle. Pas d'Isabelle. Pas de la police.

De quoi ?

Camille regarda Ashley. Elle dit, dans un souffle :

D'apprendre. J'ai peur d'apprendre.

Ashley ne répondit pas. Elle lui passa la main dans les cheveux. Elle redescendit.

À la cuisine, Isabelle préparait une soupe. Une soupe à l'oseille, qu'elle faisait deux fois par an, en janvier ou en février, quand l'oseille qu'on avait congelée en juin redevenait utile. Elle faisait chauffer le bouillon. Elle ajoutait l'oseille hachée. Elle remuait. Elle rangeait, au fur et à mesure, les tasses qu'elle avait sorties pour un thé qu'elle n'avait pas fait, et qu'elle reposait propres sur l'égouttoir. Poignée à droite. Poignée à droite.

Elle ne se retourna pas quand Ashley entra dans la pièce.

Elle dit, de cette voix qu'elle avait depuis dix-huit ans, la voix tranquille, la voix du thé vert, la voix du cardigan beige :

Tu dois être épuisée, ma chérie.

Ashley s'assit à la table. Elle regarda Isabelle.

Oui.

Tu veux de la soupe ?

Oui.

Isabelle remplit un bol. Elle le posa devant Ashley. Elle s'assit en face. Elle ne se servit pas, elle. Elle regarda Ashley manger. Elle regarda Ashley comme on regarde une fille qu'on n'a pas faite et qu'on a élevée quand même.

Elle dit, au bout d'un moment :

Ashley. Demain, tu feras ce que tu veux de moi.

Je sais.

Je voulais juste que tu saches. Que, dans tout ce que j'ai fait, il n'y a qu'une chose qui m'ait toujours été vraie. Je t'ai aimée. Je t'aime.

Ashley leva les yeux. Isabelle ne les évita pas. Elle avait, dans le regard, cette chose qu'Ashley n'avait pas voulu voir depuis quinze jours, et qu'elle voyait maintenant clairement : un amour réel. Intact. Inexplicable. Un amour de mère d'une femme qui n'était pas sa mère, pour une enfant qu'elle avait pris dans le couloir d'une cuisine en ayant laissé la mère de cette enfant à terre dans la même pièce.

Ashley ne répondit pas. Elle baissa les yeux dans le bol. Elle prit une cuillerée. Elle mangea.

La soupe à l'oseille était excellente. Elle avait été faite par une criminelle qui aimait vraiment la jeune femme à qui elle la servait.

Il y avait, dans cette cuisine, ce premier soir de février, trois vérités qui pouvaient vivre ensemble sans s'effacer. Isabelle avait tué. Isabelle avait aimé. Ashley, pour ne pas devenir folle le lendemain, devait apprendre à porter ces trois vérités en même temps.

Elle termina son bol. Elle posa la cuillère à côté. Isabelle reprit le bol, l'essuya, le posa sur l'égouttoir. Poignée à droite.

Dehors, les réverbères de la rue des Grands-Sarts commencèrent à s'allumer un à un. Il était seize heures vingt. Le soleil, à cette latitude, descendait vite. Dans deux heures, Sarah Moreau reviendrait.

Il restait encore, à la maison, le dernier soir.